Aux notions qu’elle avait sur le mal s’en ajoute une nouvelle. Elle connaissait celui qui vous vient de l’intérieur : quand on a mal comme ça, on est soigné et caressé ; elle connaissait celui qui vient de la stupidité des objets : il n’y a qu’à ne pas se jeter contre eux ; ils vous laissent tranquilles ; elle connaissait celui qu’on éprouve quand on reçoit une chiquenaude pour avoir fait une sottise : il est légitime et bienfaisant. Ça fait déjà bien du mal. Mais il y a en plus celui qui vient des êtres malfaisants qui vous font souffrir sans qu’on ait voulu les molester…
Mlle Lucette pleure sur son égratignure. Peut-être, très obscurément, et avec plus de motifs, hélas ! elle pleure d’avoir découvert la méchanceté.
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Mlle Lucette regarde son livre d’images. Elle y trouve des sensations intenses, profondes, répétées, qui se transforment, s’augmentent et s’élargissent chaque jour. D’abord elle n’était frappée que de la succession et de la diversité des couleurs. C’était déjà une grande joie. Les pages retournées défilaient comme les morceaux de verre d’un kaléidoscope. Mlle Lucette se jouait, sa nounou lui jouait des symphonies colorées qui lui faisaient savourer la beauté. Peu à peu leur caractère s’est transformé. Outre l’apparence colorée en elle-même, Mlle Lucette a remarqué la surface colorée et ses dimensions. Il y avait des taches de couleur toutes petites et d’autres très grandes. On pouvait être délicatement charmé des premières et pris d’enthousiasme pour les autres. Ensuite, Mlle Lucette a été sensible aux formes. Il y en avait d’agréables à l’œil et d’autres devant lesquelles on fronçait le sourcil. La part du jugement personnel se faisait plus grande. Enfin, Mlle Lucette a saisi la signification symbolique de son livre d’images. Dans les symphonies colorées qui venaient frapper son œil, elle a compris que certains signes avaient une valeur interprétative : qu’on y trouvait le portrait d’un bébé, d’un cheval, d’une maison. Alors elle a été saisie d’une tendresse plus intime encore pour son livre d’images. Car il lui est apparu comme le livre de la connaissance humaine, comme celui qui renfermait tous les mystères de la science avec leurs explications. Peut-être a-t-il perdu en valeur proprement esthétique, mais son rôle utilitaire, éducateur et scientifique est devenu prépondérant. Mlle Lucette regarde son livre d’images avec toute la force de son intelligence, comme le mathématicien scrute son problème, comme le poète cisèle son sonnet. Elle voit devant elle tout l’inconnu qui diminue chaque jour, et sa soif de comprendre est sans limites. Aussi, dans ce travail, elle s’excite, devient rouge et, au bout d’un instant, rit trop, ou grogne, et divague. Maman, prudente, fait enlever le livre. Il faut éviter le surmenage intellectuel.
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Mlle Lucette erre par le monde en quête d’aventures. Elle inspecte les meubles et les tapis. Elle en a assez de ses bêtes en caoutchouc et des choses vues. Elle a soif de l’inconnu, de l’inédit, peut-être du défendu. Et à mi-voix elle marmonne des espoirs confus et des vœux incompréhensibles. Tout à coup, ses yeux s’écarquillent. Là, par terre, s’étalent les ciseaux de maman ; les ciseaux interdits, fascinants, tentateurs, fruit défendu. Toison d’or fabuleuse !… Les ciseaux ! Maman lit et ne se doute de rien. En elle-même Mlle Lucette conclut un marché. Elle va toucher les ciseaux, ce qui est défendu, et puis tout à l’heure on lui donnera une pichenette. Elle y gagne. Mlle Lucette s’assied, touche, tripote, admire. Elle manie l’objet avec prudence, car elle sait que ça pique. C’est adorable. Elle s’amuse royalement. Peu à peu elle s’amuse moins. Deux sentiments désagréables l’oppressent : d’abord c’est monotone de se livrer si longtemps à la même occupation ; ensuite elle a mal agi et doit recevoir une chiquenaude ; or, cette chiquenaude se fait attendre. En vain elle fait des signaux à maman. Maman ne prête aucune attention à son méfait. Ça cesse d’être intéressant. Il faut qu’elle comprenne ce qui s’est passé. Lâchant les ciseaux, Mlle Lucette va trouver sa maman et s’efforce de lui expliquer. Peine perdue ! maman murmure distraitement : « C’est bien. Tiens-toi tranquille. Nounou va venir. » La détresse inonde l’âme de Mlle Lucette. D’abord elle a mal agi ; son embryon de conscience en souffre ; ensuite elle n’a pas reçu la chiquenaude qui est due, ce qui dérange ses idées de justice ; en même temps que le châtiment la chiquenaude est d’ailleurs l’absolution. Mlle Lucette se sent donc malheureuse et très coupable. Elle se lamente longuement, bourrelée de remords. Non seulement elle a péché, mais on lui a refusé la punition à laquelle elle avait droit. Il n’y a pas de danger qu’elle touche encore aux ciseaux.
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Ahurie, la bouche à demi ouverte, mademoiselle Lucette contemple Trott. Trott en courant a glissé tout à l’heure. Il est tombé. Il s’est fait un grand bleu au front. Il voudrait bien ne pas pleurer. Mais souvent on ne fait pas ce qu’on veut. Accroupi dans un coin, il pleure et se lamente en s’essuyant les yeux, mal réconforté par les paroles indifférentes de nounou, qui ne se dérange pas. Ah ! si maman était là !
Mlle Lucette contemple Trott. Ça pleure donc aussi, les grandes personnes ? Est-ce que ça sent donc quelque chose, ça a une existence propre, ça a bobo en dehors de Mlle Lucette ? Cette idée plonge Mlle Lucette dans un abîme de méditations. Finalement elle lui paraît trop invraisemblable pour être adoptée. Il n’y a qu’elle qui ait le droit de pleurer et de crier. Quiconque, à part elle, pleure et crie, n’agit pas comme il doit, sort de son rôle, empiète sur son propre domaine à elle et joue une espèce de comédie irrévérencieuse. Si Trott pleure, c’est qu’il se moque d’elle et s’abandonne à un affreux égoïsme, ou veut abuser sa sensibilité. Elle n’est pas sa dupe. Trott mérite d’être rappelé aux convenances. Elle s’en charge.
Mlle Lucette s’approche de Trott, qui, à travers le brouillard de ses larmes, la voit venir et s’attendrit qu’elle veuille le consoler. Et de toute la force de son petit bras elle lui lance une bonne gifle qui claque.