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Après déjeuner, on jette sur le balcon les miettes de pain qui sont restées sur la nappe. Et bientôt, de tous les coins du jardin, les petits oiseaux s’élancent à tire-d’aile, s’abattent sur le balcon, et, toc, toc, toc, on entend le claquement sec et dru de leurs petits becs durs qui picorent très vite sur la pierre.

Perchée sur les genoux de sa maman, Mlle Lucette les aperçoit et s’extasie. Deux secondes elle ne bouge pas et murmure à demi-voix des syllabes de tendresse. Il ne faut pas faire de bruit pour qu’ils ne s’en aillent pas. C’est difficile de contenir comme ça voix, bras et jambes. Mlle Lucette se tortille tant qu’il faut bien la laisser glisser à terre.

— Surtout n’approche pas !

Bien sûr, on n’approchera pas. A distance, Mlle Lucette trépigne sur place et hèle les petits oiseaux. Elle leur explique la pureté de ses intentions. Comme ils sont gentils ! Il faut absolument les voir de plus près, les toucher si l’on peut. Mlle Lucette n’y tient plus. Elle se précipite vers les carreaux et y cogne de toutes ses forces. Les petits oiseaux s’envolent épouvantés. Alors elle demeure surprise et consternée. Elle les appelle et les gronde. Ils ne reviennent pas. Ils sont partis. Hier, ç’a été la même chose. Ce sera la même demain. D’où Mlle Lucette concevrait-elle que les petits oiseaux puissent avoir peur d’elle ?

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Mlle Lucette joue avec sa poupée. Jadis elle lui a arraché tous les cheveux sans exception et extirpé les deux yeux. Cela n’empêche pas les sentiments. Elle la berce tendrement dans ses bras, la tête en bas et les pieds contre son cœur. Elle lui murmure de doux conseils et des déclarations d’amour. Ses gestes brusques et vifs de petit pantin à ressort se font câlins et soigneux comme des caresses de petite mère…

Mais voilà maman qui rentre de faire des visites. Mlle Lucette plante là sa poupée et se précipite. Elle accable sa maman d’objurgations passionnées, saisit ses jupes, crie, rit, saute et danse, n’a pas de cesse que maman ne se soit assise et ne l’ait prise sur ses genoux. C’est une explosion d’allégresse, un flot débordant des sentiments les plus ardents et les plus câlins…

Tout à coup Mlle Lucette s’arrête et demeure immobile. Ses yeux se sont fixés sur un point. Aveugle et chauve, la poupée gît, lamentable, sur le nez. Mlle Lucette l’a aperçue. Et, après une seconde d’hésitation, la voilà qui dégringole des genoux de sa maman et se précipite. Elle relève sa poupée par un pied et lui gazouille mille consolations en embrassant indistinctement son dos, son ventre et ses joues décolorées. Et puis elle revient très vite chez sa maman et d’un geste de prière lui tend la loque presque informe. Il ne faut pas faire de jaloux. Petits et grands ont tant besoin de baisers, de tendresse et d’amour !

XV
LES HEURES MAUVAISES