Quand elle est venue demander à Trott de jouer avec lui, Trott a essayé de lui expliquer le grand malheur qui était suspendu sur leurs têtes… Elle a écouté d’un air très attentif, a fait avec des mines de sympathie plusieurs observations peu compréhensibles, puis, visiblement ennuyée du sérieux de son interlocuteur, a exécuté une série de grimaces pour le dérider, a éclaté de rire, et finalement a été si drôle qu’au lieu de partager le chagrin de Trott, elle a fini par le lui faire oublier. Et c’est accroupi sur le parquet et surchargé des animaux en caoutchouc de Mlle Lucette, que tout à coup il s’est rappelé que son pauvre papa allait partir dans deux jours. Il a rougi de son manque de cœur, et un moment a été indigné contre Mlle Lucette, qui, non contente de se montrer elle-même d’une insensibilité révoltante, réussissait à pervertir le cœur d’autrui. Mais on ne peut pas lui en vouloir sérieusement. Elle est trop petite. Elle ne comprend pas. Elle ne comprend pas que dans deux jours la maison sera vide, puisque papa ne sera plus là ; puisqu’il voyagera là-bas, très loin, sur un bateau qui est très grand quand on le voit près du bord, mais qui aura l’air d’un oiseau fragile, d’un chiffon, d’un point, d’un rien, quand il sera seul au milieu de la grande mer murmurante.

Et le soir, avant qu’il s’endorme, Trott écoute la longue plainte du vent qui se lève et le bruissement confus de la mer qui gronde. Et il se sent oppressé par le vent, par la mer, par la nuit et par ses pensées de souffrance. Il se souvient des images sinistres qu’il a vues, où des hommes s’accrochent à des épaves et sont écrasés par des vagues monstrueuses. Il se rassure un peu en songeant que papa est si fort et si adroit qu’aucun mal ne peut l’atteindre. Mais l’angoisse est trop poignante ; le sommeil s’enfuit, et il reste éveillé très longtemps, voyant défiler des ombres qui font peur.

Tout à coup la porte de la chambre s’ouvre. Avant de se coucher, le papa et la maman de Trott viennent l’embrasser. Quelquefois, il se souvient, presque en rêve, il a vu deux têtes se pencher sur lui… Mais, ce soir, il est trop réveillé, il se dresse sur son lit, et maman pousse un petit cri effrayé en l’apercevant :

— Qu’as-tu, mon chéri ?

Papa croit comprendre. Il ne dit rien. Mais maman s’imagine que Trott est malade. Elle l’interroge. Trott ne veut pas répondre exactement. Ce sont des choses qu’on ne dit pas. Et puis maman aurait trop de peine. Enfin, il murmure tout bas :

— J’entendais trop la mer. Ça me faisait peur.

Alors maman voit les yeux rouges de son petit garçon. Elle regarde papa. Et tous, sans qu’ils se parlent, se comprennent. Tout à coup une terrible rafale hurle aux vitres, s’engouffre dans la cheminée et se termine en sanglot ; et après on entend, très net, le crissement sec et aigu des galets que la vague entraîne dans son ressac. Et Trott et sa maman fondent en larmes, tandis que papa sourit d’un air rassurant. Il se penche pour embrasser son petit garçon et murmure d’un ton de bonne humeur :

— Il fait un peu mauvais temps ce soir. Mais un bon marin et un bon bateau ne feraient pas seulement attention à cette bourrasque.

La porte s’est refermée derrière eux. Heureux de les avoir vus, le cœur dégonflé d’avoir pleuré, soulagé par ces tendres paroles, épuisé d’avoir veillé, Trott, malgré le vent et la mer, s’endort d’un lourd sommeil.

Mais ce matin le souci l’a repris. Il déjeune machinalement, sans appétit. Papa s’en va demain. Il n’écoute pas les discours expressifs de Mlle Lucette. Papa s’en va. Il regarde placidement arriver Miss. Papa s’en va. Il répète machinalement ses leçons. Papa s’en va. Quand Miss est partie, il n’a pas envie de courir et de sauter. Papa s’en va. Il va regarder par la fenêtre. Il fait encore mauvais temps, un peu moins, pourtant. De gros nuages se poursuivent dans le ciel comme des oiseaux lourds. Il y a quelques taches bleues. La pluie a cessé. Une espèce de rayon de soleil essaye de glisser. Ce serait amusant si on n’était pas triste.