Tout à coup papa entre.

— Veux-tu faire un tour de promenade avec moi avant déjeuner ? J’ai une ou deux commissions.

Malgré son chagrin, Trott est enchanté. C’est un honneur rare de sortir avec papa. En ce moment, il est plus inappréciable que jamais.

Coiffé de son béret et enfoui dans sa vareuse, Trott chemine à côté de son papa. Le ciel s’est bien dégagé, le soleil brille. Il va faire beau. Trott écoute son papa lui expliquer un tas de choses qui font du bien au cœur. Il paraît d’abord que deux ans à passer en mer passent beaucoup plus vite que deux ans à terre. Et puis, maintenant que Trott est plus grand et qu’il aura plus à travailler, les journées vont lui paraître bien moins longues. Trott serait volontiers sceptique, mais puisque papa le dit… Il ne faut pas croire non plus que la vie que va mener papa soit si terrible. Il y a les tempêtes, c’est vrai ; mais il n’y en a pas souvent ; et presque nulle part elles ne sont aussi fortes qu’ici. On s’en moque, on les laisse passer. Oui, mais les naufrages ? Les naufrages, ça n’arrive plus ; ça n’arrive qu’aux petits bateaux à voile, mais pas aux grands bateaux de guerre. C’est possible, mais quand on va en guerre, on risque d’attraper des coups, de mauvais coups… On ne fait presque jamais la guerre. Et puis papa n’a-t-il pas son sabre et son bateau de gros canons ?… On sera vainqueur. Tout ça, c’est vrai ; c’est vrai, sans doute… On voit des pays merveilleux avec des hommes de toutes les couleurs, des fruits exquis, des fleurs étonnantes, des oiseaux étincelants, des masses de bêtes de toute sorte… Est-ce que ça n’est pas bien beau, tout cela ?

Les nuages sont balayés. Le ciel est presque tout bleu. A peine s’il demeure à l’horizon une bande noire.

Trott enthousiasmé déclare :

— Quand je serai grand, je veux être marin.

Papa sourit. Il y a beaucoup de choses dans son sourire, des choses heureusement que Trott ne peut pas démêler. Des ombres épouvantables se dressent dans son souvenir… Ah ! non, Trott ne sera pas marin. Papa reprend la conversation. Tout le long de la promenade, à part quelques stations dans les magasins, il raconte à Trott des masses de choses intéressantes. Il écrira très souvent, papa. Par chaque courrier. Et quand il reviendra, il rapportera beaucoup de choses à Trott. Quoi ? Ah ! on ne peut pas dire encore. On verra. C’est une surprise. Il faudra que Trott lui écrive aussi ; pas encore de très longues lettres, puisqu’il n’est pas un bien grand écrivain, mais des petits mots pour dire si Lucette est bien sage et si Trott sait bien ses leçons.

Oui, Trott écrira. Quoique ça ne l’amuse pas beaucoup, il mettra quelques lignes dans chaque lettre que maman enverra. Mais tout ça, ça ne sera pas la même chose que de se voir tous les jours et de se parler. On ne peut pas dire grand’chose avec du papier.

Trott et son papa retournent vers la maison. La bande noire commence à monter dans le ciel. Le soleil commence à pâlir. Tout à l’heure il brillait, pendant que papa racontait ses histoires ; alors c’était facile de le croire ; maintenant c’est plus difficile. A un détour du chemin, la mer apparaît. Une mer mauvaise, avec des teintes brunes, violettes, presque noires, une mer qui se cabre çà et là en vagues blanches. Elle ne dit rien de bon ; et de nouveau, en la voyant, Trott se sent le cœur serré.