Toute la journée, dans la maison, ce sont des allées et venues. Tout le monde est affairé. Il y a des malles ouvertes çà et là. Toutes sortes de paquets d’aspect bizarre sont éparpillés. On voit passer les bonnes avec le linge de papa et avec ses habits. Lucette erre à l’aventure et vient regarder dans chaque malle d’un air connaisseur. Elle rit, elle bavarde, elle tombe, elle se relève, elle rit de nouveau. Jip aussi circule à pas pressés et va flairer dans les coins, comme s’il pressentait un changement prochain. Et ces deux membres de la famille, les plus modestes, sont probablement les plus utiles et les plus bienfaisants. Car ils forcent l’attention, ils obligent à rire, à se fâcher, à gronder, à secouer par instants la pensée qui plane comme une nuée lourde et qui s’affaisse davantage avec la chute du jour. Heureusement aussi, il faut se dépêcher de finir les paquets, de trouver quelques objets oubliés, de donner quelques ordres indispensables. Quoiqu’il soit toujours bien triste au fond, Trott se sent pourtant une certaine vanité quand on le charge d’une perquisition dans le dernier tiroir de la commode ou qu’on lui confie des instructions à transmettre à Thérèse ou à Jane…

Mais les heures s’écoulent, les heures qui ne reviendront pas. Les aiguilles de la pendule hâtent leur allure. Elles ne sont pas bien douces, ces heures. Pourtant on les regrettera bien des fois. Les malles s’achèvent. Il n’y aura plus demain qu’à les fermer. Tout l’ouvrage nécessaire est achevé. Le soleil s’est couché. La tempête se lève de nouveau, le vent crie ses menaces et la pluie crépite aux carreaux. Toute noire, la nuit, qui va être la dernière, est descendue.

On est réuni au coin du feu, la lampe allumée. Papa est assis dans un fauteuil. Maman est sur une chaise basse, tout à fait à côté de lui. Pas bien loin, Trott est accroupi, et Mlle Lucette se promène à petits pas à droite et à gauche. Elle cause amicalement au feu, fait des remontrances à la pluie qui bat aux fenêtres et examine tous les coins du plancher, avide d’y découvrir quelque épingle ou quelque bout d’allumette. De temps en temps, elle accourt et raconte une histoire inintelligible. Et Trott est toujours, malgré lui, un peu indigné de son manque de cœur.

Mais voici nounou qui vient l’emporter. Les bonsoirs habituels se sont échangés avec les drôleries coutumières. Elle est partie. Alors, son babil disparu, le silence se fait plus douloureux dans la chambre. Papa, pensif, regarde le feu en essayant de raconter des choses peu intéressantes. Appuyée contre lui, maman lui murmure très bas des mots qu’on n’entend pas. Trott, immobile, pense que tout est bien triste, mais que papa et maman doivent avoir encore plus de chagrin, puisque ce sont des grandes personnes. Et il se reproche d’avoir porté un jugement téméraire sur Mlle Lucette. Elle qui était toute petite, elle savait un peu les distraire ; tandis que lui, qui est plus grand, il ne trouve rien pour les consoler. Maintenant qu’on se tait depuis si longtemps, c’est encore plus difficile de dire quelque chose. Il faudrait pourtant trouver une parole douce, qui ne soit pas indiscrète, qui puisse donner un peu d’espérance…

Silencieux, papa songe à ceux qu’il va laisser derrière lui, aux maladies possibles, aux inquiétudes, aux longs jours sans nouvelles, à toutes les choses obscures de l’avenir, au revoir trop lointain et toujours douteux. Silencieuse et plus torturée, maman pense aux accidents de la mer, aux tueries, aux maladies rongeuses et épuisantes, aux fièvres, aux pays mangeurs d’hommes, à toutes les horreurs possibles ; et tout se termine par la vision d’un monsieur en uniforme qui vient annoncer, avec beaucoup de ménagements, qu’un officier de plus ne reviendra pas du pays jaune. Et le vent qui hurle a l’air de ricaner : « Tu as raison. »

Une petite voix tinte tout proche :

— Heureusement, n’est-ce pas, que le bon Dieu est partout ?

Papa et maman se regardent avec une douleur moins amère, et ils se souviennent de Trott. Ils disent : « Oui, mon chéri, » et, de nouveau, ils peuvent échanger quelques paroles pâles, malgré la fuite vertigineuse des minutes qui s’envolent sans retour.

XVI
MAMAN, TROTT ET LUCETTE

Il y a un vide dans la maison.