— Maman, maman…
Et l’on voit apparaître la tête de Mlle Lucette. Dans sa précipitation, Trott a laissé ouverte la porte qui réunit les deux chambres. Mlle Lucette s’en est aperçue au bout d’un moment, et, profitant de l’inattention de nounou, très doucement, sans bruit, sachant qu’elle faisait quelque chose de défendu, elle s’est glissée dans l’entre-bâillement et s’est avancée à pas furtifs, à la fois fière, honteuse et un peu inquiète de son expédition. Et, sans rien dire d’abord, elle s’est mise à regarder sa maman, qui ne la regardait pas…
Et qu’a-t-elle vu sur la figure désolée de sa pauvre maman ? Qu’a-t-elle vu ? Peut-être pas grand’chose ; peut-être rien du tout. Peut-être n’a-t-elle agi que par geste machinal de petit animal caressant qui veut être caressé. Mais peut-être aussi a-t-elle aperçu les larmes de sa maman et très obscurément éprouvé quelque chose de nouveau. Peut-être, pour la première fois, un petit coin entièrement fermé de son âme s’est ouvert ; peut-être a-t-elle vaguement perçu un tout petit effluve d’un sentiment très tendre et très doux, de celui qui rend tolérable la vie et qui allège parfois les désespoirs, de celui qui, sans que nous souffrions, nous fait plaindre les souffrances des êtres qui souffrent…
Mlle Lucette a regardé sa maman qui pleurait. Elle a levé ses deux petits bras en l’air d’un air très tendre en disant : « Maman, maman ; » et puis, avançant ses petites lèvres, elle a fait signe qu’elle voulait l’embrasser. C’était la première fois…
Maman la prend sur ses genoux, la serre contre son cœur et la couvre de baisers et de larmes. Elle avait tant besoin de caresses et de larmes ! Lucette a trouvé ce qu’il lui fallait. A ses pieds, Trott est assis, tendre et blotti contre elle… Et, meurtrie, brisée et désolée, maman sent tout de même la grande consolation qui vient des petits enfants. Ils consolent si doucement, les petits enfants ! C’est qu’en consolant ils ne plaignent point leurs propres douleurs ; ils ne connaissent pas la souffrance, la mort et les choses terribles ; c’est le cœur limpide, plein d’amour seulement et de pitié, qu’ils viennent trouver ceux qui ont besoin d’amour et de pitié. Leur tendresse est plus sereine et plus bienfaisante, sur laquelle ne se profilent pas les souvenirs noirs du passé et les noires prévisions de l’avenir. Et il n’y a rien de si doux que leurs baisers simples, seules choses terrestres peut-être où il n’y ait nulle tristesse, nulle crainte, nulle amertume et rien de la saveur de la mort.
Maman songe qu’elle ne sera pas seule pendant la grande séparation. Trott se dit qu’après tout papa est parti, mais qu’il reviendra ; et, si Lucette est si gentille, ce sera plus facile d’être un petit brave homme. Lucette contemple avec joie le ciel et la mer, leur gazouille des chansons et puis se rejette vers sa maman pour l’embrasser encore, toute fière de son invention.
A l’horizon, la dernière fumée s’est évanouie au-dessus de la falaise. Le petit groupe est maintenant tout seul en face de l’infini du ciel, de la mer et de la vie.
FIN