— J’attendrai que le bateau soit plus près.
Hélas ! il paraît qu’il n’approchera plus beaucoup.
— Alors, maman, vous me direz tout ce que vous verrez.
Hélas ! maman ne verra guère plus que ce qu’elle a déjà vu, ce que Trott lui-même devine vaguement : une colonne de fumée au-dessus d’une petite tache noire où se dressent çà et là quelques brindilles. C’est tout. C’est bien peu. Trott savait qu’il ne pourrait pas voir grand’chose ; que, bien entendu, il n’apercevrait pas son papa ; que le bateau passerait beaucoup trop loin. Mais enfin il espérait pourtant que peut-être par hasard, qui sait ? il y aurait une surprise. Ça ne vous dit pas grand’chose, cette toute petite machine qu’on aperçoit tout là-bas. Il contemple mélancoliquement le petit point qui tache à peine la mer immense, la petite fumée qui estompe à peine le ciel infini. On dirait que ça diminue déjà…
Maman dit d’une voix pâle :
— Il s’éloigne.
Ses yeux vissés à la lorgnette, penchée en avant, elle demeure immobile à lorgner désespérément. C’était encore quelque chose de l’absent, ce petit point noir de l’espace. On ne le voyait pas, c’est vrai. Mais on savait qu’il était là. On savait que lui aussi il regardait tant qu’il pouvait. Si la lunette était meilleure, on aurait pu l’apercevoir. Malgré la distance déjà si grande, c’était comme un dernier adieu qu’on pouvait lui jeter. Il n’était pas entièrement perdu sur l’infini des flots. Après, quand tout aura disparu, il sera tout entier dans l’inconnu, dans le lointain, dans l’angoissant, et l’on ne saura plus même sur quelle région des mers immenses les souvenirs tendres et désespérés doivent aller le chercher…
Trott ne voit plus la tache noire. Il ne voit plus que la petite colonne de fumée. Tout à l’heure elle disparaîtra derrière le promontoire de la falaise qui s’avance. Alors ce sera fini. Malgré sa lorgnette, maman elle-même non plus ne verra plus rien. Et Trott sent une grande angoisse l’étreindre. Car voici que disparaît tout à fait celui qui est la force de sa faiblesse, le port de refuge de ses terreurs enfantines, le rempart contre tous les dangers, contre toutes les craintes, contre toutes les menaces. Et il se sent si petit, beaucoup trop petit, devant tout l’inconnu redoutable de la vie qui l’oppresse ! Pourtant il a promis d’être un brave petit homme…
Maman laisse retomber la lorgnette. Il n’y a plus de fumée sur la mer. Au-dessus du promontoire de la falaise, il y a seulement une espèce de petit brouillard. C’est fini. Le dernier fil est brisé. Maman pose sa lorgnette sur la table. Elle se jette en arrière dans son fauteuil, et cette fois, malgré son courage, deux larmes roulent sur ses joues. Trott voudrait beaucoup la consoler, mais il ne peut pas ; il sent bien que, s’il essayait de dire quelque chose, lui-même éclaterait en sanglots. Il prend la main de sa maman et y dépose des petits baisers. Un lourd silence noir s’appesantit en face du ciel radieux et de la mer étincelante.
Mais, de l’autre côté du fauteuil, une petite voix incertaine chevrote