Ce début de juillet avait été d'une chaleur suffocante, «le soleil d'Italie au rire impitoyable». Les paysans avaient dû cesser de travailler dans les champs au milieu du jour. L'eau manquait et partout des processions de prêtres, portant les images saintes, imploraient le ciel d'un peu de pluie.
Le matin du 8, Shelley arriva avec Trelawny, alla à la banque, fit de nombreux achats dans les magasins pour l'approvisionnement de Casa Magni, puis les trois amis se dirigèrent ensemble vers le port. Trelawny, avec son Bolivar, voulait accompagner l'Ariel. Le ciel se couvrait peu à peu et une brise légère soufflait dans la direction de Lerici. Le capitaine Roberts dit qu'il y aurait bientôt un orage. Williams, qui avait hâte de partir, affirma qu'en sept heures ils seraient arrivés.
À midi, Shelley, Williams et leur mousse étaient à bord de l'Ariel; Trelawny, à bord du Bolivar, faisait ses préparatifs. Le bateau du garde-port les accosta pour vérifier leurs papiers: «Barchetta Don Juan? Capitaine Percy Shelley? Cela va bien.» Trelawny, qui n'avait pas son certificat sanitaire, essaya de passer outre: l'officier le menaça de quinze jours de quarantaine. Il offrit d'aller se mettre rapidement en règle, mais Williams ne tenait plus en place. D'ailleurs ils n'avaient pas de temps à perdre il était deux heures; il y avait peu de vent et ils arriveraient à grand' peine à la nuit tombante.
L'Ariel sortit presque en même temps que deux felouques italiennes. Trelawny mécontent se mit à l'ancre, fit amener ses voiles et avec une longue-vue suivit des yeux le bateau de ses amis. Son pilote génois lui dit: «Ils auraient dû partir ce matin, à trois ou quatre heures... ils se tiennent trop à la côte; le courant les y fixera.»
—Ils auront bientôt le vent de terre, doit Trelawny.
—Ils en auront peut-être beaucoup trop, dit le Génois; cette voilure sur un bateau sans pont, et sans un marin à bord, c'est une folie!... Regardez ces lignes noires là-bas, et les chiffons sales qui passent au-dessus, et cette fumée sur l'eau. Le Diable prépare un de ses tours.
Du bout de la jetée le capitaine Roberts, lui aussi, observait l'Ariel; quand il le perdit de vue, il monta sur le phare et vit l'orage s'avancer vers le petit bateau qui bientôt amena une partie de sa voilure; puis les nuages le cachèrent complètement.
Dans le port l'air était devenu brûlant et irrespirable; une sorte de calme pesant paraissait solidifier l'atmosphère. Trelawny accablé descendit dans sa cabine et, malgré lui, s'endormit. Au bout d'un instant, il fut réveillé par un bruit de chaînes; les matelots mouillaient une nouvelle ancre. Dans tout le port c'était l'agitation qui précède la tempête; on amenait des voiles et des mâts, on arrimait des câbles, des ancres grinçaient. Il faisait très noir. La mer était unie et sombre comme un bloc de plomb; des bouffées de vent la parcouraient sans la rider et de larges gouttes de pluie rebondissaient sur sa surface. Des barques de pêche passèrent à toute vitesse, dans un grand désordre; on entendait des coups de sifflet, des ordres, des cris. Soudain un coup de tonnerre formidable couvrit tous les bruits humains.
Quand quelques heures plus tard le ciel se fût éclairci, Trelawny et Roberts explorèrent longuement tout le golfe de leurs longues-vues; il n'y avait plus sur la mer un seul bateau.
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