De l'autre côté du golfe, les deux femmes attendaient des nouvelles. Mary était inquiète et mélancolique; cet été si chaud l'effrayait. C'était par un tel temps que son petit William était mort et elle regardait son bébé avec inquiétude. Il allait bien et buvait joyeusement mais elle, sur cette terrasse, devant le plus beau paysage du monde, ne pouvait s'empêcher de se sentir accablée de tristesse. Sans raison, ses yeux se remplissaient de larmes: «Enfin, pensait-elle, quand lui, quand mon Shelley reviendra, je serai heureuse, il me consolera; si son boy est malade, il le guérira et m'encouragera.»

Le lundi, Jane eut une lettre de son mari, datée du samedi: il disait Shelley toujours retenu à Pise: «S'il n'est pas ici lundi, je viendrai seul dans une felouque; attendez-moi lundi au plus tard.» Le jour où cette lettre arriva était celui de l'orage. Mary et Jane, voyant la mer démontée, ne pensèrent pas une minute que l'Ariel, si fragile, eût pris la mer. Le mardi, il plut toute la journée, une pluie douce, monotone, sur une mer très calme. Le mercredi le vent souffla de Livourne et plusieurs felouques arrivèrent. Le patron de l'une d'elles dit que l'Ariel était parti le lundi, mais Mary et Jane ne le crurent pas. Jeudi, le vent fut de nouveau bon, les deux femmes ne quittèrent pas la terrasse; à chaque minute, elles croyaient voir les hautes voiles du petit bateau doubler le cap. À minuit, elles étaient encore sur la terrasse et, inquiètes, se demandaient si quelque maladie ne retenait pas leurs maris à Livourne. Comme la nuit avançait, Jane devint si malheureuse qu'elle décida de fréter un bateau le lendemain matin; mais l'aube vit une mer démontée, et les bateliers refusèrent de faire le voyage. À midi des lettres arrivèrent; il y en avait une de Hunt pour Shelley. Mary l'ouvrit en frissonnant. Elle disait: «Écrivez-nous comment vous êtes rentré, car il a fait mauvais temps lundi après votre départ et nous sommes inquiets.»

La lettre tomba des mains de Mary qui se mit à trembler. Jane la ramassa, lut à son tour et dit: «Alors, tout est fini.»

—Non, ma chère Jane, tout n'est pas fini; mais cette attente est horrible. Venez avec moi. Allons à Livourne. Allons en poste pour faire plus vite et sachons notre sort.

La route de Lerici à Livourne passait par Pise; elles s'arrêtèrent un instant chez Lord Byron pour demander s'il avait des nouvelles. Elles frappèrent à la porte; une servante italienne cria: «Chi è» car il était déjà tard, puis leur ouvrit. Byron était couché, mais la comtesse Guiccioli, souriante, descendit à leur rencontre. En voyant l'aspect terrifiant du visage de Mary, blanche comme un marbre, elle s'arrêta étonnée.

—Where is he? Papete alcuna cosa di Shelley? dit Mary. Byron qui suivait sa maîtresse, ne savait rien, seulement que Shelley avait quitté Pise le dimanche et s'était embarqué le lundi, par mauvais temps.

Refusant de se reposer, les deux femmes partirent pour Livourne; elles y arrivèrent à deux heures du matin. Leur cocher les amena à une auberge où elles ne trouvèrent ni Trelawny, ni le capitaine Roberts. Elles se jetèrent habillées sur des lits et attendirent le jour. À six heures du matin, elles coururent toutes les auberges de Livourne. À celle du Globe, elles trouvèrent Roberts qui descendit avec un visage bouleversé, et elles surent par lui tout ce qui s'était passé pendant cette horrible semaine.

Cependant il restait un espoir. L'Ariel pouvait avoir été poussé par la tempête vers la Corse ou l'île d'Elbe. Elles envoyèrent un courrier faire le tour du golfe pour demander de village en village si l'on avait trouvé quelque épave, et à neuf heures du matin repartirent pour Casa Magni. Trelawny les accompagna. En passant à Viareggio, on leur apprit qu'on avait trouvé sur la plage un petit canot et un tonneau. Trelawny alla voir, c'était bien le canot minuscule de l'Ariel. Mais peut-être le canot, encombrant par mauvais temps, avait-il été jeté par-dessus bord. Quand Jane et Mary arrivèrent à Casa Magni, c'était la fête du village. Toute la nuit, le bruit des danses et des chants les tint éveillées.

* * *

Cinq à six jours plus tard, Trelawny, qui avait promis une récompense à ceux des garde-côtes qui lui fourniraient quelque information, fut appelé à Viareggio où un corps avait été trouvé sur la plage. C'était un cadavre affreux à voir, car toutes les parties non protégées par les vêtements avaient été déchiquetées par les poissons. Mais la silhouette haute et fragile était trop familière à Trelawny pour que le doute fût possible. Dans une des poches du veston, il trouva un Sophocle; dans l'autre, un volume de Keats, placé dans la poche, encore ouvert comme si le lecteur, interrompu seulement par la tempête, avait dû précipitamment le mettre de côté. Presque en même temps le corps de Williams et celui du marin furent jetés sur la côte, non loin du même point, plus mutilés encore. Trelawny les fit enterrer dans le sable pour les préserver des vagues et galopa vers Casa Magni.