Sur le seuil de la maison, il s'arrêta. On ne voyait personne, une lampe brûlait. Peut-être les deux veuves se disaient-elles encore quelque raison d'espérer. Trelawny pensa à sa dernière visite. Alors les deux familles étaient réunies dans la vérandah au-dessus d'une mer calme qui reflétait les étoiles. Williams avait crié «Buona notte!» et Trelawny, à travers la baie, avait ramé jusqu'au Bolivar tandis qu'au loin Jane chantait en s'accompagnant de sa guitare. Puis la voix perçante de Shelley avait fait trembler l'air tranquille. Longtemps il avait écouté avec bonheur ce bruit joyeux d'une famille heureuse.
Un cri interrompit sa rêverie. La nourrice Caterina, en traversant le hall, l'avait aperçu sur le seuil. Alors il monta et, sans se faire annoncer, entra dans la chambre où se tenaient Mary et Jane. Il ne dit pas un mot. Les grands yeux noisette de Mary Shelley le fixèrent avec une incroyable intensité. Elle poussa un cri: «Il n'y a plus d'espoir?» Trelawny, sans répondre, sortit de la chambre et dit à la nourrice d'amener les enfants aux deux mères.
[1]Poème de lord Byron.
[XIX. LES DERNIERS ANNEAUX]
Mary aurait désiré que Shelley fût enterré près de son fils, dans ce cimetière de Rome qu'il avait trouvé si beau, mais les règlements sanitaires ne permettaient pas de transporter un cadavre rejeté par les flots. Trelawny suggéra de brûler les deux corps, sur la plage, à la manière des anciens Grecs. Quand un jour eut été fixé pour cette cérémonie, il fit prévenir Byron et Hunt et vint lui-même sur le _Bolivar._ Les autorités toscanes avaient fourni une escouade de soldats en tenue de corvée, munis de pelles et de pics.
Le corps de Williams fut exhumé le premier. Debout sur le sable brûlant, ses amis regardaient travailler les soldats et guettaient avec un mélange de tristesse, d'horreur et de curiosité, l'apparition, du premier débris humain. Le coin d'un mouchoir de soie noire apparut d'abord, puis un col, puis le corps, dans un tel état de décomposition que les membres se détachèrent du tronc dès que les soldats le touchèrent. Ils faisaient ce travail avec de grandes tenailles qui ressemblaient à des instruments de torture.
Byron regarda cette masse informe de chair et d'os et dit: «Voici donc un corps humain? On dirait plutôt une carcasse de mouton.» Il était affreusement ému et cherchait à cacher cette émotion, qu'il jugeait plébéienne, sous des dehors détachés. Au moment où les soldats enlevèrent le crâne, il leur dit: «Un moment! Laissez-moi voir la mâchoire», et il ajouta: «Je puis reconnaître à ses dents un homme avec qui j'ai parlé... Je regarde toujours la bouche; elle dit ce que les yeux essaient de cacher.»
Un haut bûcher de pin avait été préparé. Trelawny en approcha une torche et la grande flamme résineuse monta dans l'air immobile. La chaleur fut si vive que les spectateurs durent s'éloigner. Les os, en brûlant, donnèrent à la flamme un éclat d'argent d'une délicieuse pureté; quand elle fut un peu moins violente, Byron et Hunt se rapprochèrent et jetèrent sur le lit funèbre de l'encens, du sel et du vin.
—Allons, dit Byron, brusquement, essayons la force de ces eaux qui ont noyé nos amis... À quelle distance de la rive étaient-ils quand leur bateau a coulé?
Sans doute à ce moment se mêlait à sa mélancolie la douce conviction que Lord Byron, qui avait traversé l'Hellespont à la nage, ne se fût pas laissé engloutir par cette mer aux courtes vagues. Il se déshabilla, sauta dans l'eau et s'éloigna rapidement. Trelawny et Hunt le suivirent. Du large, le bûcher ne fut plus sur la plage qu'une petite tache scintillante.