Le malheur avait uni les deux veuves, Mary et Jane. Elles habitèrent longtemps ensemble, en Italie, puis à Londres. Les amis de leurs maris étaient si fidèles que Trelawny demanda la main de Mary, et le sceptique Hogg, un peu plus tard, celle de Jane. Mary refusa, alléguant qu'elle trouvait Mary Shelley un nom si beau qu'elle n'en pourrait jamais changer. Jane accepta, mais au moment du mariage avoua qu'elle n'avait jamais été mariée avec Williams. Elle avait un mari, quelque part, aux Indes. Cela n'était pas pour effrayer Hogg et les dispensa de toute cérémonie. Ils ne se quittèrent jamais et vécurent sous de décentes apparences. Bien que précis et travailleur, Hogg passait pour un médiocre avocat; il manquait d'éloquence et de chaleur. Vers la fin de sa vie, c'était un vieux monsieur timide, très désenchanté, qui lisait du grec et du latin pour secouer un peu son immense ennui.

Claire resta sur le Continent, fut institutrice en Russie, puis, à la mort de sir Timothy, put enfin toucher une somme assez forte que lui avait léguée Shelley et qui la tira de la misère.

Plus elles avançaient en âge, plus ces trois femmes se querellaient. Jane prétendit que pendant les derniers mois à Pise et à Casa Magni, Shelley n'avait aimé qu'elle. Ces propos furent rapportés à Mary qui, très irritée, cessa de la voir. Jane se transforma lentement en une vieille femme un peu sourde, mais aimable, dont les yeux brillaient encore quand elle parlait du poète.

Claire prépara pendant plusieurs années un livre où elle voulait montrer par l'exemple de Shelley, de Byron et par le sien, combien il est nécessaire au bonheur de n'avoir sur l'amour que des idées vulgaires. Mais elle devint un peu folle et dut prendre un long repos. Elle passa la fin de son existence à Florence; elle s'était convertie au catholicisme et s'occupait d'œuvres pieuses.

Vers 1879, un jeune homme qui cherchait des documents sur Byron et sur Shelley vint lui demander des souvenirs. Dès qu'il prononça ces deux noms, il vit apparaître sous les rides de la vieille dame, un de ces sourires de jeune fille, timides et cependant chargés de promesses, qui l'avaient rendue si charmante à vingt ans.

—Allons, dit-elle, je suppose que vous êtes comme les autres, vous croyez que j'ai aimé Byron?

Et comme il la regardait avec surprise:

—Mon jeune ami, dit-elle, un jour viendra où vous connaîtrez mieux le cœur des femmes. J étais éblouie par Byron, mais je n'étais pas amoureuse... J'aurais pu le devenir, mais ce ne fut pas.

Il y eut un assez long silence, puis l'enquêteur, un peu hésitant, demanda:

—N'avez-vous donc jamais aimé, Madame? Elle rougit et, sans répondre, regarda fixement le sol.