—Oui, c'est vrai... J'ai aimé Harriet depuis le premier jour où je l'ai vue Édimbourg... Est-ce ma faute? Je suis ainsi fait que la beauté des femmes me transporte. Harriet est admirablement belle... Je vous le répète, je l'ai aimée tout de suite.

—Ce n'est pas de l'amour, c'est du désir. C'est un instinct vulgaire. Ce n'est pas cette noble passion qui arrache l'homme à l'animal... De l'amour? Réfléchissez, Hogg: l'amour suppose l'oubli de soi-même et la recherche du bonheur de son objet; vous ne pouvez faire que le malheur de Harriet... Donc votre sentiment n'est pas de l'amour; c'est au contraire de l'égoïsme...

—Appelez-le comme vous voulez... Qu'importe le mot?... C'est une passion terrible; j'aurais essayé de lui résister si je ne l'avais sentie invincible.

—Aucune passion n'est invincible... La volonté vient à bout de tout... Si vous aviez pensé à moi... Je vous assure que je me sens plus vieux, plus fané par cette révélation que par vingt ans de misère... Je sens mon cœur flétri... Et cette pauvre Harriet... croyez-vous que tout ceci ne soit pas pénible pour elle?»

Hogg était pâle, affaissé, il semblait honteux et malheureux, et il l'était. Lui aussi aimait Shelley et se jugeait sévèrement: «Pas une femme, pensait-il, ne vaut le sacrifice d'un tel ami.» Et tout haut: «Je regrette ce qui s'est passé, Shelley; j'essaierai d'oublier; je voudrais votre pardon et celui de Harriet, et nous pourrons reprendre la vie comme avant. Ne soyez plus irrité contre moi.

—Je n'ai aucune colère contre vous; je hais votre faute, non vous-même. J'espère que le moment viendra où vous regarderez votre horrible erreur avec autant de dégoût que moi. Ce jour-là, vous n'en serez plus responsable. L'homme qui regrette n'est plus l'homme qui a été coupable. Et ce n'est certes pas moi qui reprocherai à votre Moi présent et purifié les erreurs de votre Moi disparu.

Il se sentait si heureux d'avoir dominé sa colère et sa jalousie, et trouvé pour Hogg le chemin du salut, qu'il en avait presque oublié l'offense.

Mais les femmes sont moins indulgentes. Quand Shelley rentra et raconta qu'il avait pardonné au coupable: «Quoi! dit Eliza, vous prétendez continuer à vivre avec cet homme?... Juste Ciel! que deviendraient les pauvres nerfs de Harriet?...» Le lendemain, lorsque Hogg rentra de l'étude, il trouva la maison vide.

[XII. PREMIÈRES RENCONTRES AVEC L'ÂGE MÛR]

Shelley et ses femmes, en fuyant le déplorable Hogg, avaient décidé de se diriger vers la délicieuse région des Lacs. Une raison sentimentale, assez semblable à celle qui lui avait fait aimer la rue de la Pologne, l'attirait dans cette province. Deux grands poètes libéraux, Southey et Coleridge, l'habitaient depuis longtemps, et un heureux hasard pouvait faire que Shelley les rencontrât. Rien ne lui aurait été plus agréable que de connaître enfin les rares grands hommes qui partageaient ses idées.