Ils louèrent à Keswick un petit cottage fleuri. Ils n'avaient pas la jouissance du jardin, mais le propriétaire (qui considérait Shelley et Harriet comme des enfants égarés) les autorisa à y jouer. Bientôt le facteur sentit le poids du courrier de Shelley.
Il y avait d'abord la correspondance avec Hogg, qui était bien décourageante. Il écrivait à Harriet de longues lettres où il lui jurait en même temps de la respecter et de l'adorer éternellement. De cet amour trop constant Harriet était excédée et fière. Quand Shelley disait: «Avec le temps et l'éloignement Hogg oubliera», elle secouait la tête d'un air sceptique. Sincèrement désolée des blessures infligées à son admirateur, elle l'eût été presque autant de découvrir que ces blessures n'étaient pas mortelles: «L'éloignement, disait-elle, apaise les petites passions, mais il augmente les grandes.» Quand Hogg écrivit: «J'aurai le pardon de Harriet où je me brûlerai la cervelle à ses pieds», elle triompha tristement. Aucun coup de feu ne vint troubler leur solitude fleurie; elle en fut rassurée et désappointée.
Puis il y avait les lettres de Miss Hitchener qui, depuis la décadence de Hogg, était devenue la seule confidente. Presque chaque jour partaient à son adresse quelques pages pressantes et vertueuses. Harriet elle-même ajoutait aux discours passionnés de son mari de chaudes invitations à venir les rejoindre.
Le duc de Norfolk habitait dans les environs. Il avait une première fois réconcilié Shelley avec son père, et comme la question d'argent se faisait de plus en plus grave, ils décidèrent de lui écrire. Sa Grâce répondit aimablement en invitant Mr Shelley, sa femme et sa belle-sœur à venir passer le week-end [1] au château. Elle s'intéressait au jeune rebelle, peut-être par naturelle bienveillance, peut-être aussi parce qu'il était de son devoir de chef de parti politique de s'assurer les bons sentiments d'un jeune homme qui semblait destiné à devenir, à sa majorité, membre du Parlement et héritier de 6.000 livres de rente.
Harriet fut bonne figure au château de Greystoke. La duchesse, à laquelle on avait raconté l'étrange mariage de Shelley, fut agréablement surprise par la bonne mine et la culture de sa femme. Même Eliza ne déplut point. Ce voyage eut le meilleur résultat. Mr Westbrook, quand il sut que ses deux filles avaient passé quelques jours chez un duc, et que son gendre y était arrivé avec une guinée dans sa poche, se sentit tout â coup porté à une grande générosité et il accorda au jeune couple une pension de deux cents livres par an. Mr Timothy ne pouvait se montrer plus avare, surtout quand son suzerain et chef lui demandait d'être pitoyable. Il rétablit, lui aussi, ses deux cents livres par an: tout danger de misère était écarté.
Mais le plus important, aux yeux de Shelley, était d'avoir obtenu ce résultat sans faire aucune concession: «Je crois de mon devoir, écrivit-il à son père, de vous dire que, quelque avantage qui puisse en résulter pour moi, je ne puis promettre de dissimuler mes opinions en matière religieuse ou politique... Une telle méthode serait indigne de vous et de moi.» Mr Timothy répondit: «Si je vous accorde une pension, c'est uniquement pour vous empêcher d'escroquer les étrangers.» Il était décidément incapable de comprendre certaine hauteur de sentiments.
* * *
Chez le duc de Norfolk, Shelley avait rencontré un ami de Southey qui lui avait offert de l'emmener chez le poète. Ainsi, pour la première fois, il allait voir en chair et en os un écrivain qu'il admirait.
Southey surprit au plus haut point Shelley qui associait l'idée d'un poète aux objets les plus charmants et les plus aériens. Il trouva, dans une maison assez riche et bien chauffée, une Mrs Southey qui ressemblait beaucoup plus à une ménagère qu'à une Muse. Elle avait été couturière et reliait les livres de son mari avec des morceaux d'étoffe. Ses armoires à linge étaient les lieux consacrés où elle exerçait son génie, et elle parlait d'argent, de cuisine et de servantes comme les matrones les plus détestables. Le poète ne paraissait pas s'apercevoir de tant d'ignominie. Il semblait brave homme, mais raisonnait mal. Il avouait que la société devait être transformée, mais ajoutait qu'elle ne pouvait l'être que très lentement. Il se servait de l'horrible formule: «Nous ne le verrons, ni vous, ni moi»; il était hostile à l'émancipation des Catholiques Irlandais et à toutes les mesures vraiment radicales. Disgrâce suprême, il se disait chrétien. Shelley sortit de là désolé.
Le bon Southey était loin de se douter de l'impression produite: «Étrange garçon, pensait-il après le départ de son visiteur... Son plus grand chagrin paraît être de se savoir l'héritier d'un immense domaine, et il est aussi inquiet de ses six mille livres par an que je l'étais à son âge de n'avoir pas un penny... À part cela, je crois voir mon propre fantôme. Il se croit athée; il n'est que panthéiste. C'est une maladie de jeunesse par laquelle nous passons tous. Il est bien tombé, et ne pouvait venir chez un meilleur médecin. Je lui ai prescrit une cure de Berkeley et à la fin de la semaine il sera berkeleyen... Il a été bien surpris de rencontrer pour la première fois de sa vie un homme qui le comprenne... Enfin que Dieu nous aide! Le monde a besoin d'être amélioré. Ce jeune monsieur Shelley ne s'y prend pas tout à fait comme il faudrait, mais je ne désespère pas de le convaincre qu'il peut faire beaucoup de bien avec ses six mille livres par an».