Ainsi la Jeunesse et l'Âge Mûr s'étaient rencontrés en chemin, la Jeunesse regardait l'Âge Mûr avec un respect impatient, l'Âge Mûr contemplait la Jeunesse avec une bienveillante ironie et se promettait de la dominer aisément par la force d'un esprit plus formé. L'Âge Mûr oubliait que les esprits des générations successives sont aussi imperméables les uns aux autres que les monades de M. Leibniz.
Southey et sa femme firent tout ce qui était en leur pouvoir pour aider le ménage Shelley. Le poète, très populaire dans le pays, alla voir le propriétaire du cottage et obtint que le loyer fût diminué. Mrs Southey donna à Harriet, si incompétente en choses du ménage, de très bons conseils sur la cuisine et le blanchissage. Même elle lui prêta du linge de lit et de table. C'était là de sa part la plus grande marque de bienveillance. Mais une découverte que fit Shelley vint rendre inutiles ces timides avances de l'Âge Mûr.
Il trouva par hasard dans une revue un article de Southey où l'abominable vieux roi d'Angleterre était appelé «le meilleur monarque qui eût jamais occupé un trône». C'était évidemment une flatterie un peu grosse, mais Southey désirait devenir poète lauréat et le chemin des honneurs officiels est difficile à parcourir. Shelley ne pardonnait pas ce genre de bassesse; il informa Southey qu'il le considérait désormais comme un esclave à gages, un champion du crime, et renonçait à le voir.
* * *
Il se souciait d'ailleurs bien peu, à ce moment précis, de Southey. Ne venait-il pas de découvrir que Godwin, le grand Godwin, l'auteur de «Political Justice», le destructeur du mariage, l'ennemi de la divinité, l'athée, le républicain, le révolutionnaire Godwin vivait encore, habitait Londres, avait une adresse comme tout le monde, enfin qu'il était possible d'envoyer des lettres vertueuses au prophète même de la vertu.
«Vous serez surpris, écrivit-il, de recevoir une lettre d'un étranger. Aucune présentation autorisée (et aucune probablement n'autorisera) ce que le vulgaire appellerait cette liberté; c'est une liberté qui, bien que non sanctionnée par l'usage, est loin d'être blâmée par la raison. Les plus chers intérêts de l'humanité demandent impérieusement que l'étiquette à la mode ne tienne pas l'homme à distance de l'homme.
«Le nom de Godwin a toujours excité en moi des sentiments de respect et d'admiration. Je m'étais accoutumé à le considérer comme une lumière trop brillante pour l'obscurité qui l'entoure... Vous ne serez donc pas surpris de l'inconcevable émotion avec laquelle j'ai appris votre existence et votre logement. J'avais fait figurer votre nom sur la liste des morts illustres; il n'en est pas ainsi, vous vivez et, j'en suis convaincu, préparez encore le bonheur du genre humain.
«Pour moi, je viens seulement d'entrer sur le théâtre de mes travaux, et pourtant mes sentiments et mes raisonnements sont ce qu'étaient les vôtres. Ma vie a été courte, mais agitée... Les mauvais traitements que j'ai soufferts ont imprimé plus profondément dans mon esprit la vérité de mes principes...»
Quand William Godwin reçut cette lettre, elle lui fit un plaisir assez vif. Après avoir été célèbre au moment de la publication de «Political Justice», il était retombé dans une relative obscurité. Lui aussi et plus justement que son romanesque disciple pouvait parler de sa vie agitée. Clergyman dans sa jeunesse, il était devenu à trente ans athée et républicain. En 1793, il avait publié son fameux livre. Mr Pitt avait failli lui faire l'honneur de poursuites judiciaires, mais le prix élevé de l'ouvrage, qui se vendait six guinées, avait paru au ministre une suffisante protection contre les dangers de la doctrine. Quatre ans plus tard Godwin avait épousé Mary Wollstonecraft, femme de lettres géniale avec laquelle il vivait. Elle était morte en mettant au monde une fille, et l'adversaire enragé du mariage s'était presque aussitôt remarié avec une veuve, Mrs Clairmont, qui habitait la maison voisine et lui avait dit, de son balcon: «Est-il possible, vraiment, que je contemple l'immortel Godwin?»
La vie de ce ménage était pénible. Il y avait cinq enfants, produits de quatre croisements différents: une fille de Mary Wollstonecraft et de Godwin, fille du génie par le génie, qui se nommait Mary; deux enfants du premier mariage de Mrs Clairmont, Jane et Charles; un très jeune garçon, fils de Godwin et de Mrs Clairmont; et enfin une jeune fille qui n'appartenait plus à personne de la maison, reste d'un premier mariage de Mary Wollstonecraft. C'était la douce et charmante Fanny Imlay, Cendrillon de la maison Godwin.