La seconde Mrs Godwin portait des lunettes vertes, avait mauvais caractère et traitait durement Mary et Fanny. Pour faire vivre toutes ces familles, Godwin avait entrepris une affaire d'édition pour enfants, et Mrs Godwin tenait la librairie. La vie du philosophe était triste et difficile, terriblement privée de joies de vanité. Un disciple tombant de Keswick et qui écrivait élégamment arrivait bien à propos. Pour un éditeur de livres d'enfants, submergé par les lettres de change, rien de plus nécessaire que de connaître un homme au moins qui le considère comme une lumière trop brillante pour qu'on la contemple.
Il répondit que la lettre l'avait intéressé, mais qu'il aimerait avoir sur son correspondant des détails un peu plus personnels. Il reçut par retour du courrier une autobiographie complète où Mr Timothy et le doyen d'Oxford jouaient des rôles peu honorables. Il fut informé que Shelley était héritier de six mille livres de rente, qu'il avait épousé une femme ayant les mêmes idées que lui, qu'il avait publié deux romans, une brochure et que d'ailleurs il enverrait le tout à son maître. Cette lettre si romanesque fut lue avec un grand intérêt par toutes les jeunes filles de la famille Godwin-Clairmont, mais embarrassa un peu l'auteur de «Political Justice», Depuis qu'il était père de famille, il en était venu à reconnaître l'autorité paternelle. Il conseilla l'humilité. Peut-être ce Mr Timothy Shelley avait-il agi pour le bien de son fils. Il ne faut pas trop juger quand on est jeune et surtout ne pas publier ses jugements. «À l'âge où l'on doit être un élève, pourquoi avoir l'intolérable démangeaison de devenir un maître?»
Si tout autre que le vénérable Godwin avait écrit cette lettre, il eût été classé aussitôt parmi les champions payés de l'intolérance, mais la jeunesse a tellement besoin de hiérarchie et d'autorité que, même révoltée, elle adopte un directeur de Conscience devant lequel elle s'abaisse avec délices. Plus que toute autre l'âme mystique de Shelley avait besoin d'adorer. «Je ne demande, répéta-t-il, qu'à être un élève; mon humilité et ma confiance sont complètes, quand je suis certain qu'on ne cherche pas à me tromper et que je me trouve en présence d'un talent indiscutablement supérieur.»
Enthousiasmé d'avoir trouvé Godwin, il se mit à bâtir les projets les plus vastes. Transformer et joindre à la sienne la destinée d'autres âmes lui paraissait tout à fait facile. N'avait-il pas réussi dans le cas de Harriet et d'Eliza? Rien de plus simple que de louer une immense villa au Pays de Galles et d'y réunir Miss Hitchener, son «vénérable ami» Godwin et la «charmante famille» de celui-ci.
Mais auparavant, un peu piqué du scepticisme de son maître, il voulait prouver par un exemple éclatant que malgré son âge il pouvait agir. Avant de s'installer pour la vie dans la Maison de la Méditation, il irait passer quelques mois en Irlande avec Harriet et Eliza et tous trois y travailleraient à hâter l'émancipation des Catholiques et, de façon plus générale, à améliorer le sort de ce triste pays. Comment la blonde Harriet et Eliza aux cheveux bien brossés pourraient-elles émanciper les Catholiques? Cela n'était pas clairement expliqué. Mais Shelley emportait avec lui une «Adresse aux Irlandais» si remplie de philosophie, d'amour et d'humanité et de sages conseils, qu'il semblait impossible que par sa seule lecture les cœurs ne fussent pas touchés.
Ainsi le jeune chevalier aux yeux étincelants s'embarqua pour conquérir l'Ile Verte. Un manuscrit était sa lance; la belle Harriet, sa dame; la noire Eliza, son écuyer, chargé de l'argent, du ménage et de toutes les basses besognes.
[1]La fin de la semaine.
[XIII. BULLES DE SAVON]
Le Chevalier de la Triste Figure s'était fait lapider par les galériens qu'il avait voulu délivrer. Shelley fut reçu à coups de sifflet quand, dans un meeting de Catholiques, il déclara qu'on avait bien tort d'écarter les Irlandais des fonctions publiques à cause de leur religion, car toutes les religions se valent. Ses auditeurs préféraient cent fois le fanatisme de leurs persécuteurs au scepticisme de leur défenseur.
La fameuse Adresse était sur le même thème. Elle démontrait que l'émancipation des Catholiques est un pas sur le chemin de l'émancipation totale, que la bonté et non l'habileté doit être le principe de toute politique, et qu'enfin, avant d'attendre leur libération des Anglais, les Irlandais devaient se libérer eux-mêmes en devenant tempérants, justes et charitables. Shelley croyait que sa doctrine irait droit au cœur des pauvres gens de Dublin. Pour prêcher cet évangile, il était prêt au martyre.