En revanche quand une femme selon son cœur avait su l'engager dans une de ces conversations sérieuses et animées qu'il aimait, il oubliait et l'heure, et sa propre existence.

La nuit passait et Shelley continuait à parler ardemment, bel Adonis entouré de ses prêtresses un peu haletantes. L'aube le trouvait encore discourant et, comme il était trop tard pour se coucher, une promenade dans la rosée terminait l'entretien nocturne.

—Mais que diable dites-vous toute la nuit à votre cercle de beautés? s'inquiétait Hogg, homme précis et perplexe.

—Je ne sais pas.

Harriet elle aussi se demandait ce que son mari pouvait bien dire à toutes ces femmes. Elle était proche de la délivrance et ne sortait plus guère. Shelley la laissait souvent seule. Elle se sentait assez impopulaire dans les maisons où il était favori. Chez les Godwin, elle s'était disputée avec Mrs Godwin. Chez les Boinville on l'avait d'abord trouvée charmante parce qu'elle était jolie et femme d'un poète, mais on s'était vite aperçu d'une évidente médiocrité.

[XVII. COMPARAISONS]

Le bébé fut une petite fille blonde aux yeux bleus. Son père la nomma Ianthe; sa mère ajouta Elisabeth; ainsi Ovide et Miss Westbrook se rencontrèrent à ce berceau. Shelley la promenait dans ses bras, en fredonnant. L'idée d'élever un être tout neuf, et qu'il allait pouvoir sauver dès l'enfance des «préjugés» lui était très agréable. Admirateur de Rousseau, il croyait que Harriet allait soigner elle-même son enfant et il se sentait prêt à veiller avec tendresse sur ces deux jolies créatures. Dans l'exaltation de ce rôle nouveau, l'odieuse Eliza était oubliée.

Mais Harriet, stylée par sa sœur, refusa de nourrir sa fille. Elle engagea une femme pour s'en occuper, «une mercenaire», en style Shelley. Elle avait là-dessus un entêtement doux, mais invincible. Un curieux changement s'était produit en elle depuis la naissance de l'enfant. Il semblait qu'elle voulût se venger de la longue inactivité de la grossesse. Ses leçons de latin, interrompues par trois semaines de lit, n'avaient pas été reprises. Elle ne désirait plus que se promener dans les rues de Londres et s'arrêter devant les étalages des modistes et des bijoutiers. Pour Shelley le plaisir trouvé à un spectacle aussi vain était scandaleux et inintelligible. Il voulait bien payer les frais de toute fantaisie «raisonnable» de sa femme, même au prix d'emprunts et de longs ennuis, mais employer l'argent, si nécessaire aux écrivains persécutés et à toutes les causes justes, en chiffons et bonnets lui paraissait honteux, et il le faisait durement sentir.

Eliza soulignait ces pensées si visibles. «Votre mari trouve de l'argent pour payer les dettes de son Godwin qui le gruge et dont la femme nous reçoit mal; il en trouve pour payer les amendes d'écrivailleurs, mais non pour habiller et coiffer sa femme. S'il juge anormal qu'une femme jeune et jolie veuille plaire, c'est un sot et un quaker. Si vous ne vous habillez pas maintenant, à dix-huit ans, quand le ferez-vous?»

Eliza recevait volontiers un officier, le major Ryan, que les Shelley avaient rencontré en Irlande et retrouvé à Londres, et qui était d'avis, lui aussi, qu'une femme aussi délicieuse que Harriet aurait eu droit à une vie plus conforme à ses goûts véritables. Elle était prête à le croire. Pour elle, ce latin, cette philosophie avaient été un grand effort. Elle l'avait fait sans souffrance parce qu'elle aimait et admirait son mari. Mais en revenant aux boutiques et aux commérages, elle rentrait dans sa vraie nature, comme il arrivait à Shelley chez les Newton. Le plaisir spontané et vif qu'elle y trouvait contrastait avec l'application un peu douloureuse qu'elle avait apportée à ses «leçons».