Shelley pensa que le séjour de Londres, par les tentations qu'il offrait, était cause de tout le mal; il eut cette idée, si naturelle aux amants qui sentent dans le couple un trouble encore obscur, d'aller revoir les lieux où leur amour a été le plus vif. La fameuse voiture de Harriet fut équipée; Shelley emprunta cinq cents livres en signant un bon de deux mille à valoir sur son héritage et, escortés par Eliza, ils allèrent en pèlerinage à Keswick et à Édimbourg.

La vie animée et changeante du voyage fit oublier bien des choses et ils revinrent à Londres plus heureux, mais à peine y furent-ils rentrés que le dissentiment redevint évident; Harriet et Eliza exigèrent un joli appartement, une vie élégante, des toilettes, des relations flatteuses. Shelley, plus encore que toutes ces choses, détestait l'idée que sa femme pût les souhaiter. De fugitifs éclairs de mépris traversaient son amour encore vif.

Hogg vint les voir; il trouva Harriet tout à fait remise de ses couches, plus jolie et plus rose que jamais. Mais elle ne s'offrit plus à lui lire les sagas conseils d'Idoménée; elle le pria de l'accompagner chez la modiste à la mode. Là elle disparut, laissant Hogg sur le trottoir. Il trouva qu'elle était devenue ennuyeuse et, comme un homme a peu d'indulgence pour la femme qui l'a repoussé, il le laissa comprendre à Shelley qui lui-même cacha mal un peu d'impatience. Le ménage Shelley en arrivait au dangereux stade des confidences aux tiers.

* * *

Quand Mme de Boinville invita Shelley et Hogg à venir passer quelques jours chez elle à la campagne, ils acceptèrent avec joie. Ils y trouvèrent sa fille Cornélia, jolie femme mélancolique et cultivée, et sa sœur Mrs Newton. Shelley retrouva aussitôt les délicieuses impressions que lui avaient laissées les soirées de jadis. Il appelait Mme de Boinville Meïmouné, parce que, comme celui de l'héroïne de son poème favori,

Son visage était d'une demoiselle,
Bien que ses cheveux fussent gris.

La belle Cornélia leur donnait des leçons d'italien et Mme de Boinville exposait de sa voix pure l'indulgente doctrine des philosophes français.

«Jouis et fais jouir, sans faire de mal à personne, voilà toute la morale»; ce mot de Chamfort, thème favori de Mme de Boinville, aurait dû indigner Shelley. La pauvre Harriet elle-même n'avait jamais rien dit d'aussi contraire à la vertu. Mais elle l'eût dit beaucoup moins bien.

À Bracknell le badinage même paraissait agréable à Shelley parce que les moindres jeux y étaient imprégnés de pensée. Cornélia avait l'habitude de lire et souvent d'apprendre par cœur chaque matin à son réveil un sonnet de Pétrarque. Ce sonnet, elle le méditait et s'en nourrissait tout le jour. En lui disant bonjour, Hogg et Shelley lui demandaient quel était le sonnet du matin. Parfois le poème était trop touchant pour qu'elle pût supporter de s'entendre le dire: alors elle ouvrait le petit Pétrarque de poche qu'elle avait toujours avec elle et montrait du doigt le passage.

Puis, en se promenant entre les deux jeunes gens dans les allées, elle commentait le texte amoureux avec éloquence et simplicité.