—Il est bon, leur disait-elle, de commencer ainsi la journée par une dose de tendresse qui parfume les actions jusqu'au soir.

Ces promenades, ces discussions sur les seuls sujets qui lui parussent réels et importants, cette maison à la fois riche et simple dont la perfection le charmait sans que le luxe le choquât, tout faisait de Bracknell pour Shelley un lieu de repos et de détente. Harriet y fut invitée; Mme de Boinville la reçut avec bonté et condescendance. «C'est une très jolie petite personne, dit-elle à Hogg; elle me paraît un peu frivole pour notre cher et délicieux stoïque, mais n'a-t-elle pas dix-huit ans?»

Malheureusement Harriet sentit très bien qu'on ne la traitait pas tout à fait en égale; elle vit que Shelley prenait plus de plaisir à lire Pétrarque avec Cornélia, qu'à discuter avec sa femme les moyens d'augmenter leur train de vie; et par réaction contre un milieu qu'elle sentait confusément hostile sous un masque de bienveillance, elle se montra railleuse et insensible. Aux moments solennels où la compagnie parlait d'affranchissement et de vertu, Shelley la vit échanger des sourires moqueurs avec Hogg, et avec Peacock, nouvel ami sceptique qu'ils avaient découvert depuis peu.

Il supportait l'ironie de Hogg; celle de sa femme l'irritait. L'esprit de Hogg était un univers différent du sien, et qu'il admettait différent. Mais l'esprit de Harriet était son œuvre; il l'avait formée, dressée, cultivée; il s'était habitué à ce qu'elle fût un écho. En découvrant tout à coup que cet autre lui-même s'était détaché de lui, et parfois souriait en l'écoutant, il se sentit affreusement triste.

Rien ne donne plus de sottise apparente que la jalousie inavouée. Au lieu d'attaquer franchement l'adversaire, ce qui aurait du naturel et serait sans doute assez touchant, on en vient alors à critiquer avec aigreur des paroles inoffensives, des actions banales et l'on donne maladroitement un air d'insupportable mesquinerie à ce qui est en vérité un sentiment vif et légitime. Harriet trouvait tout mal à Bracknell parce qu'elle était justement jalouse de Cornélia Turner. MaisShelley, qui attribuait son air moqueur, ses pointes vulgaires, à une incroyable puérilité, lui fit voir une froideur assez méprisante.

Aussitôt par orgueil, elle accentua son attitude. «Eliza a raison, pensait-elle, il est égoïste et se croit admirable... Parce qu'il aime cette vie retirée, ces discussions inutiles et ces poèmes indiens, il voudrait me les imposer... Mais de quel droit m'interdit il d'avoir mes goûts personnels?... En quoi la vie d'une Cornélia lisant Pétrarque est-elle plus estimable que la mienne?... Ces femmes qu'il admire tant sont moins jeunes et moins jolies que moi... Il me regretterait vite...»

Elle annonça l'intention d'aller rejoindre Eliza à Londres. On n'insista pas pour la retenir plus que là politesse ne l'exigeait: «Le pauvre Shelley, pensaient les dames Boinville (comme jadis les demoiselles Godwin), le pauvre Shelley n'a pas la femme qu'il lui faudrait.»

Elle prit donc l'habitude de le laisser à Bracknell et de faire à Londres avec Eliza des séjours assez longs. Bientôt des amis obligeants apprirent à Shelley qu'on la voyait beaucoup avec le major Ryan.

Pour la première fois depuis son mariage, l'idée de l'infidélité lui apparut comme pouvant être associée à celle de son ménage. C'était un sujet qu'il avait toujours traité avec un grand mépris, dans l'abstrait. En y pensant brusquement avec Harriet et lui comme personnages possibles, il ressentit la plus violente douleur qu'il eût encore connue.

La raison lui disait qu'il aurait dû être heureux de se trouver débarrassé d'une femme médiocre. S'il éprouvait alors de l'amour, n'était-ce pas bien plutôt pour la délicieuse Cornélia Turner que pour Harriet, dont la vulgarité rancunière l'avait, tant irrité à Bracknell? Et s'il ne l'aimait plus, la rupture n'était-elle pas la plus simple des solutions? N'avait-il pas toujours enseigné que le jour où l'amour s'éteint, chacun des époux doit reprendre sa liberté? Mais c'était en vain qu'il se répétait ces raisonnements si véritables. Il découvrait avec stupeur que Harriet Westbrook et Percy Shelley n'étaient plus deux êtres isolés et libres. Il semblait que les souvenirs, les caresses, les souffrances, les eussent enveloppés d'un invisible et charnel réseau qui résistait douloureusement à leurs efforts pour s'en dégager.