Avec Harriet les relations étaient tantôt faciles, tantôt difficiles suivant les sautes de son humeur. Elle ne manquait de rien, ayant encore un peu de l'argent de Shelley et recevant d'ailleurs une pension du vieux cafetier, mais elle était enceinte, et très malheureuse. Elle passait ses journées à raconter naïvement son histoire aux commères du voisinage ou à écrire à son amie Catherine Nugent, la couturière de Dublin, en petites phrases d'écolière: «Tout âge a ses soucis. Dieu sait que j'ai les miens. La petite Ianthe va bien. Elle a quatorze mois, et six dents. Je ne sais pas ce que j'aurais fait sans ce cher bébé et sans ma sœur. Le monde est un milieu de douloureuses épreuves pour nous tous. Je ne pensais guère avoir à passer par où j'ai passé. Mais le temps cicatrise les plus profondes blessures et, pour ma douce enfant, j'espère vivre bien des années. Écrivez-moi souvent. Dites-moi comment vous allez. Ne vous découragez pas, bien que je ne voie rien à espérer quand tout ce qui était vertueux devient vicieux et dépravé. C'est comme cela. Rien n'est certain en ce monde. Je suppose qu'il y en a un autre où ceux qui ont trop souffert dans celui-ci seront heureux. Dites-moi ce que vous en pensez. Ma sœur est avec moi, je voudrais que vous la connaissiez comme je la connais. Elle est digne de votre amitié. Adieu chère amie.»

Parfois elle espérait. Ses amies lui disaient que les amourettes durent peu et que son mari reviendrait; alors elle était gaie et écrivait à Shelley amicalement. Elle croyait que Mary avait fait tout le mal, qu'elle avait séduit Shelley en lui racontant d'extravagantes histoires, qu'au fond il était bon et ne l'abandonnerait pas avec deux enfants.

Parfois, au contraire, elle avait des crises de tristesse et de rage. Alors elle essayait de rendre plus difficile la vie du couple détesté; elle faisait des dettes et envoyait les créanciers chez Shelley; elle racontait qu'il vivait en promiscuité avec les deux filles de Godwin; elle allait voir les créanciers de Godwin pour les exciter à être impitoyables, et Mary, qui ne l'avait jamais vue, disait en soupirant: «L'affreuse femme!»

Un jour de novembre, Harriet eut un malaise et se crut très malade. Son premier mouvement, quand elle souffrait, était de faire appel à son mari; elle envoya chercher Shelley pendant la nuit; il accourut. Il voulait rester, sans se transformer à nouveau en amant, le plus dévoué de ses amis. Harriet ne comprenait pas la nuance et dès qu'il était empressé, devenait tendre. Alors il la repoussait avec une douce fermeté.

À la fin du mois de novembre, elle accoucha d'un garçon de huit mois. Cette naissance n'amena aucune réconciliation; Shelley n'était pas sûr que l'enfant fût de lui.

Avec Mary, en dépit de leurs malheurs, il était délicieusement heureux. Ils avaient les mêmes goûts et considéraient tous deux la vie comme une Université prolongée jusqu'à la vieillesse. Ils lisaient les mêmes livres, souvent à haute voix. Elle l'accompagnait dans ses démarches chez les avoués et les huissiers. Quand, au bord de la Serpentine, il s'amusait, comme jadis à Oxford, à lancer des barques de papier, Mary, assise à côté de lui, construisait la flotte avec ardeur.

Elle s'était mise, sous sa direction, à apprendre le latin et même le grec. Beaucoup plus cultivée que Harriet, elle ne voyait pas dans ces études, comme la première Mrs Shelley, un jeu plutôt ennuyeux, mais un enrichissement de ses plaisirs. Le plus grand charme de la culture littéraire, c'est qu'elle humanise l'amour. Catulle, Théocrite, Pétrarque s'unissaient pour rendre leurs baisers plus exquis. Shelley, en voyant travailler sa nouvelle compagne, admirait la force de son esprit et la jugeait, avec joie, très supérieure à lui-même.

Le seul nuage léger était la présence de Jane, ou plutôt de Claire, car ayant décidé que son nom était laid, elle en avait imposé un nouveau qu'elle jugeait plus romantique. Elle était brillante, charmante, mais nerveuse jusqu'à la maladie et d'une redoutable susceptibilité. Rien n'était plus dangereux pour ses nerfs que la vie avec un couple jeune et amoureux. Elle avait pour Shelley une admiration passionnée qu'elle montrait un peu trop vivement. Mary s'en plaignait, mais Shelley ne trouvait ce sentiment ni désagréable, ni choquant.

Il avait horreur de la solitude; quand Mary, qui attendait un enfant, dut renoncer à se promener à pied, à se coucher tard, il emmena Claire chez les avoués, chez les huissiers, au bord de la Serpentine, et chaque jour la pria de veiller avec lui. Il lui parlait de Harriet, de Miss Hitchener, de ses sœurs. Il adorait les confidences, les longues analyses de pensée, et la sincérité totale lui paraissait plus facile avec Claire parce qu'elle n'était pas sa maîtresse. Bientôt Mary laissa voir son impatience, et pendant tout un jour Claire, froissée des reproches de sa sœur, demeura silencieuse et sombre.

Le soir, Mary étant montée, Shelley entreprit de calmer Claire. Doucement, adroitement, patiemment, il expliqua jusqu'à minuit les sentiments un peu compliqués de leur petit groupe. Sa gentille bienveillance fut telle que Claire cessa de bouder.