—J'ai tant souffert, dit-elle.
—Souffrances imaginaires, ma pauvre Claire; vous interprétez des gestes et des phrases auxquels Mary n'attache aucune importance.
—J'ai souffert tout de même, mais j'aime les êtres bons, qui expliquent les choses.
Il alla rejoindre Mary et lui raconta la conversation. Au-dessus de leur chambre ils entendirent Claire parler et marcher dans son sommeil. Bientôt elle redescendit; elle était trop nerveuse et ne pouvait rester seule; Mary la prit dans son lit et Shelley alla se coucher en haut.
Cette petite scène se répéta souvent avec de légères variantes. La nervosité de Claire gagnait Shelley. Ayant parlé de fantômes et d'apparitions pendant une partie de la nuit, ils finissaient par s'effrayer l'un l'autre.
—Qu'avez-vous, Claire? disait Shelley. Vous êtes toute verte... Vos yeux... ne me regardez pas de cette façon.
—Et vous aussi, vous êtes étrange... L'air est pesant, chargé de monstres... Ne restons pas ici.
Ils se disaient bonsoir, gagnaient leurs chambres et presque aussitôt Shelley et Mary entendaient un grand cri: un corps roulait dans l'escalier, et Claire, le visage décomposé, racontait que son oreiller avait quitté son lit comme poussé par une main invisible. Shelley l'écoutait avec un intérêt terrifié, et Mary haussait les épaules. Elle aurait bien voulu que cette folle s'en allât.
* * *
Les parias recevaient peu d'amis. Le groupe Boinville-Newton, en dépit de sa libre philosophie française, avait montré beaucoup de froideur quand Shelley leur avait annoncé sa vie nouvelle. Là comme chez Godwin, les actions s'accordaient bien mal, avec les discours et l'indulgence théorique s'alliait, sans qu'on sût pourquoi, à la sévérité pratique. Au contraire, les sceptiques Hogg et Peacock étaient venus dès le premier appel. Ils avaient cru à l'innocence de Harriet et n'approuvaient pas la conduite de Shelley, mais ils étaient curieux et acceptaient les passions comme des maladies assez comiques.