Shelley n'avait pas invité Hogg sans inquiétude; il craignait que ce cynique ne déplût beaucoup à ses graves amies. La première impression de Mary ne lut pas très bonne: «Il est amusant quand il plaisante, dit-elle, mais dès qu'il traite un sujet sérieux on voit que son point de vue est tout à fait faux.»

Hogg, en effet, devenait de plus en plus britannique et conservateur; il faisait maintenant l'éloge de la tradition, des sports, des public-schools et indiquait les bonnes années de porto. Mais ayant jugé Mary jolie et intelligente, il le dit à Shelley qui le répéta à Mary elle-même. À la visite suivante, elle le trouva beaucoup plus sympathique. Sans doute il parlait de vertu comme un aveugle des couleurs et, dans cette famille d'«âmes» enthousiastes, il était le «pécheur endurci», mais on lui reconnaissait du charme. Mary croyait deviner que sa froideur était feinte et qu'il valait mieux que ses paroles. Il avait peur d'être sincère et profond; cela l'aurait obligé à renoncer à mille choses qu'il aimait, mais il était trop intelligent pour ne pas sentir la faiblesse de son attitude.

D'ailleurs, serviable et cultivé, il aidait volontiers Mary et Claire à traduire Ovide ou Anacréon quand leur maître habituel s'était évanoui mystérieusement; et il accompagnait sans se plaindre ces dames chez leur modiste.

Car elles y allaient aussi, comme la pauvre Harriet, mais dans un autre esprit. Harriet achetait des chapeaux avec enthousiasme, Mary avec condescendance, et Shelley n'avait même pas à lui pardonner une concession au Monde qu'elle était la première à regretter.

[III. CE QU'ÉTAIT GODWIN]

La servante de la maison meublée apporta une lettre de la part d'une dame qui attendait sur le trottoir d'en face. La lettre était de Fanny et avertissait Shelley que ses créanciers se préparaient à le faire mettre en prison pour dettes. Shelley et Claire coururent en bas de l'escalier. En les voyant, Fanny s'enfuit. Elle avait peur de Godwin qui lui avait interdit tous rapports avec les proscrits, et sans doute aussi avait-elle un peu trop admiré Shelley pour souhaiter le revoir depuis qu'il appartenait à sa sœur. Mais il courait bien et la rattrapa. Elle lui apprit que les huissiers le cherchaient, que son éditeur avait livré son adresse, que Godwin laissait faire.

Faute d'argent pour se libérer, il ne pouvait que disparaître. Il se décida à aller vivre seul en un autre logis, tandis que Mary et Claire resteraient immobiles pour déjouer l'ennemi. Ainsi, pour la première fois, les amants furent séparés; cela leur parut terrible. Ils en étaient réduits à se donner rendez-vous dans des tavernes, écartées, à échanger quelques baisers furtifs, puis à se quitter aussitôt, car Mary pouvait être suivie. Le dimanche, jour où les arrestations étaient interdites, ils pouvaient rester ensemble jusqu'à minuit.

Un soir le courage leur manqua et Mary accompagna Shelley dans un misérable hôtel. Ce couple au maigre bagage paraissant suspect à l'hôte, en refusa de leur donner un repas avant qu'ils l'eussent payé. Shelley fit appel à Peacock, puis, en attendant l'argent, il ouvrit le Shakespeare qu'il avait toujours en poche et lut à haute voix à Mary «Troïlus and Cressida». Cela leur fit oublier leur faim pendant toute une journée. Le lendemain, vers l'heure du déjeuner, Peacock leur envoya des gâteaux. Cette vie était bien difficile, mais ils trouvaient une grande joie à souffrir ensemble. Le malheur et l'amour faisaient bon ménage.

Quand ils étaient loin l'un de l'autre, en attendant la nuit protectrice, ils s'envoyaient par un messager de confiance de tendres billets griffonnés à la hâte.

«O mon très cher amour, écrivait Shelley, pourquoi nos plaisirs sont-ils si courts et si interrompus? Combien de temps ceci va-t-il durer?... Demain à trois heures à Saint-Paul. N'oubliez pas vos vêpres d'amour avant de dormir; moi, je n'oublierai pas mes prières.»