Le soir, seule avec lui, elle avouait sa jalousie. Il comprenait mal ce sentiment qu'il jugeait bas et qui diminuait sa divine Mary. Il lui semblait que sa capacité d'aimer était infinie, il ne retirait rien à sa maîtresse en protégeant une autre femme. La compagnie de cet être brillant, sauvage, lui était très précieuse, mais il dut reconnaître que l'atmosphère de leur triple ménage devenait irrespirable.
Mary le supplia de faire partir Claire dont elle ne parlait plus qu'en l'appelant «votre amie». Ils cherchèrent longtemps à trouver pour elle un poste de gouvernante, de dame de compagnie, mais l'étrange réputation que la fuite en France lui avait faite rendait toutes démarches bien difficiles.
D'ailleurs Claire ne mettait aucune bonne volonté à s'effacer. Elle se plaisait à cette intimité intellectuelle et en attendait sans effroi les nécessaires développements. Enfin la ferme douceur de Mary l'emporta et il fut décidé que Claire sériait envoyée sur la côte, en pension chez une veuve amie des Godwin.
Journal de Mary.—«Vendredi.—Pas très à mon aise; après breakfast lu Spencer; Shelley sort avec son amie; il rentre le premier. Traduit Ovide, quatre-vingt-dix lignes. Jefferson Hogg vient; je lui lis mon Ovide. Shelley et la dame sortent; après le thé, dernière conversation de Shelley et de son amie.»
«Samedi.—Claire part, Shelley l'accompagne; Jefferson ne vient que vers cinq heures. Inquiète de ne pas voir Shelley rentrer, sors pour le rencontrer. Il pleut. Il rentre à six heures trente; l'affaire est finie. Lu Ovide. Charles Clairmont vient pour le thé. On parle des tableaux. Je commence un autre journal avec notre régénération.»
* * *
Claire, exilée à la campagne, goûta pendant quelques jours le grand calme après une période si orageuse, mais elle n'était pas fille à se contenter longtemps d'une solitude champêtre; elle chercha une raison de vivre et ne manqua pas de la trouver.
Les amoureux croient toujours, bien à tort, que la rencontre d'un être exceptionnel a fait naître leur amour. La vérité est bien plutôt que l'amour préexistant cherche dans le monde son objet et le crée s'il ne le trouve pas. Seulement, alors que chez un être timide, cette démarche du cœur est inconsciente, l'audacieuse Claire, quand elle eut compris qu'il ne lui restait aucun espoir d'enlever Shelley à sa sœur, ni même de le partager avec elle, chercha délibérément un autre héros pour des sentiments sans emploi. Seule à la campagne, elle ne pouvait le découvrir près d'elle. Certaines amoureuses, en pareille situation, écrivent aux grands soldats, aux grands acteurs. Elle était cultivée et chercha un poète.
Elle n'en trouva pas de plus digne d'elle que Georges Gordon, Lord Byron, qui était alors l'homme le plus admiré et le plus haï de l'Angleterre. Elle savait par cœur ses poèmes que Shelley lisait si souvent à haute voix avec enthousiasme; elle connaissait la légende de vice et d'esprit, de charme diabolique et d'infernale cruauté qui s'était formée autour de son nom.
La beauté de d'homme, la grandeur du titre, le génie de l'écrivain, la hardiesse des idées, le scandale des amours, tout s'unissait pour faire de lui le parfait héros. Il avait eu de nobles maîtresses: la comtesse d'Oxford, Lady Frances Webster, et cette malheureuse Lady Caroline Lamb qui, le premier jour où elle l'avait vu, avait écrit dans son journal: «Fou, méchant, dangereux à connaître», et en dessous: «Mais ce beau visage pâle contient ma destinée.»