Il s'était marié et tout Londres racontait qu'en entrant dans la voiture nuptiale après la cérémonie, il avait dit à Lady Byron: «Vous voici ma femme, cela suffit pour que je vous haïsse; si vous étiez celle d'un autre, je pourrais peut-être vous aimer.» Il l'avait traitée avec un mépris tel qu'elle avait dû demander la séparation au bout d'un an. Les colporteurs de scandales racontaient qu'elle avait découvert d'incestueuses relations entre Byron et sa sœur Augusta. Depuis que courait cette sombre histoire, les âmes craintives s'écartaient de lui avec horreur.

Claire n'aimait que le difficile et avait confiance en son génie; elle se procura l'adresse de Don Juan et décida de tenter sa chance.

Claire à Byron.

«C'est une étrangère qui se permet de vous écrire. Ce n'est pas la charité que je demande car je n'en ai nul besoin: je tremble de crainte quand je pense au sort de cette lettre. Si vous voyez en moi une importune, qui pourrait vous en blâmer? Il peut vous sembler étrange et il est pourtant vrai que je place mon bonheur entre vos mains. Si une femme dont la réputation est sans tache, qui n'est en pouvoir ni de père, ni de mari se rend à votre discrétion, si cette femme vous avoue, le cœur battant, qu'elle vous aime depuis plusieurs années, si elle vous assure secret et sécurité, si elle est prête à répondre à votre bienveillance par une affection et un dévouement sans bornes, pourriez-vous la trahir ou seriez-vous silencieux comme le tombeau?... Je veux de vous une réponse sans délai; écrivez-moi sous le nom de E. Trefusis, Noley Place, Marylebone.»

Don Juan ne répondit pas. Cette inconnue au style pompeux était maigre gibier pour le noble lord. Mais est-il rien de plus tenace qu'une femme fatiguée de sa vertu? Claire attaqua une seconde fois: «Lord Byron est prié de dire s'il pourra, ce soir à sept heures, recevoir une dame qui désire lui faire une communication de la plus haute importance; elle voudrait être reçue seule et dans le plus grand secret.» Lord Byron fit répondre par son domestique qu'il n'était pas à Londres.

Alors Claire écrivit sous son propre nom; elle voulait entrer au théâtre, savait que Lord Byron s'occupait de Drury Lane et désirait lui demander conseil. Cette fois, Byron répondit en lui conseillant de s'adresser au Directeur de la scène. Nullement déroutée, elle opéra aussitôt un changement de front ingénieux; ce n'était plus du théâtre, mais de la littérature qu'elle voulait faire; elle avait écrit la moitié d'un roman et aurait tant aimé soumettre ses essais à Lord Byron. Comme il continuait à s'en tenir au silence ou à des réponses évasives, elle risqua l'offre précise à laquelle un homme doué de quelque amour-propre répond rarement par un refus.

«Je puis vous paraître imprudente, vicieuse, mais il est une chose au monde que le temps vous montrera, c'est que j'aime avec douceur et affection, que je suis incapable de rien qui ressemble à une vengeance ou à une ruse... Je vous assure que votre avenir sera pour moi comme le mien.

«Avez-vous quelque objection au plan suivant? Je sors avec vous un soir par diligence ou poste jusqu'à dix ou douze milles de Londres. Là nous serons libres et inconnus; vous rentrerez le lendemain matin de bonne heure. J'ai tout arrangé de telle façon que le plus léger soupçon ne puisse exister. Voulez-vous m'admettre pour quelques heures à vivre avec vous?... Où? Je ne resterai pas un moment après que vous m'aurez dit de partir... Faites ensuite ce que vous voudrez; allez où vous voudrez; refusez de me voir; conduisez-vous durement; je ne me rappellerai que la grâce de vos manières et la sauvage originalité de votre attitude.»

Alors enfin Don Juan traqué, fatigué par une longue poursuite, prit le parti de céder à sa conquête. Il était déjà résolu à quitter l'Angleterre pour aller vivre en Suisse ou en Italie et la certitude du départ prochain contenait dans des limites supportables la durée de cette contrainte amoureuse.

[V. ARIEL ET DON JUAN]