C'était en effet un étrange animal que cette belle boulangère, et tout à fait indomptable. Elle était si féroce que les domestiques en avaient une folle terreur, même Tita, le gondolier géant du poète. Jalouse, insupportable, fausse comme un démon, et parfaitement ridicule depuis qu'elle avait voulu remplacer son beau châle par des robes élégantes et des chapeaux à plumes que Byron jetait au feu au fur et à mesure qu'elle les achetait. Mais il tolérait ses folies, parce qu'elle l'amusait. Il aimait sa vivacité, son accent vénitien, sa violence. Cette âme fruste et proche de la bête le reposait, croyait-il, mieux que tout autre du travail spirituel. Grâce à elle son poème avançait allègrement, dans un mouvement superbe, avec quelque chose de la naturelle et mouvante furie de l'océan et de la femme amoureuse.
Aux Shelley, qui étaient la civilisation même, cette admirable brute ne pouvait que déplaire. Ils échangèrent des regards attristés. Pendant les quelques jours qu'ils passèrent encore à Venise, Shelley vit de plus près la vie de Lord Byron et le jugea sévèrement. Le poète associait à ses débauches les femmes que ses gondoliers ramassaient dans les rues. Puis, mécontent de lui-même, il décrétait que l'homme est méprisable. Son cynisme ne parut plus à Shelley qu'un masque élégant pour sa bestialité.
Enfin les Shelley rentrèrent à Este, bien tristes d'y revenir sans leur petite fille. Pourtant la maison était gaie. Dans le jardin, une vigne en espalier conduisait à un charmant pavillon qui devint la retraite favorite du poète. De là on découvrait au premier plan le vieux château d'Este; puis, comme une mer verte, la plaine sans vagues de Lombardie, où de belles villas formaient des îlots baignés dans l'air vaporeux: dans le lointain la solitaire Padoue, et Venise dont les dômes et les campaniles frangés d'or brillaient dans un ciel de saphir.
Shelley travaillait; il avait commencé un «Prométhée délivré» un drame lyrique sur le livre de Job; il essayait de noter, en vers légers comme des coups d'aile, la mélancolique beauté de cette lumière automnale. Mais dès que tombait la délicieuse excitation du travail, il se sentait oublié, solitaire. Il lui semblait que de cette barque fragile qui emportait, sous un ciel étranger, le petit groupe de jeunes exilés chassés d'Angleterre par la tempête, la Douleur avait pris le gouvernail.
[1]Nom que Shelley et Mary donnaient à la petite Clara.
[IX. LE CIMETIÈRE ROMAIN]
Après un mois, il fallut rendre à Byron sa villa et lui ramener Allegra. La pluie et l'hiver inspirèrent à Shelley le désir d'émigrer vers le Sud. Il avait besoin, pour être heureux, de chaleur et de sympathie; climats et villes inconnues tentaient sa mélancolie.
La route de Rome serpentait au milieu de vignes déjà rougissantes. À chaque pas on rencontrait des attelages de bœufs blancs comme du lait, de virgilienne beauté. Ils traversèrent Ferrare, puis Bologne où ils virent tant d'églises, de statues et de tableaux qu'il leur sembla que leur cerveau devenait comme un portefeuille d'architecte ou un magasin d'estampes. Par Rimini, Spoleto, Terni, villes romantiques, ils arrivèrent dans la Campagne Romaine, parfaite solitude, à la fois charmante et sublime. Quand ils entrèrent dans la ville, un immense épervier plana au-dessus d'eux.
À Rome, la majestueuse tristesse des ruines les toucha. Shelley admira le cimetière anglais, près de la tombe de Cestius, le plus beau et le plus solennel qu'il eût jamais vu. Le vent faisait chanter les feuilles des arbres au-dessus des tombes de jeunes femmes et d'enfants. C'était le lieu où l'on eût souhaité dormir.
Après un voyage de trois semaines, ils arrivèrent à Naples et louèrent un logis d'où l'on découvrait la baie bleue, toujours semblable et toujours différente. Nuit et jour on voyait fumer légèrement le Vésuve, et la mer réfléchir ses flammes et son ombre. Le climat était celui d'un printemps anglais, bien que peut-être manquât ce crescendo continu de douceur qui donne tant de charme aux pays tempérés. Ils allèrent à Pompéï, à Salerne, à Pæstum, belles visions trop courtes qui laissaient dans l'esprit de blanches et confuses images comme un rêve à demi oublié. Malgré tant de beauté, ils n'étaient pas heureux.