Ils ne connaissaient personne, et le perpétuel isolement de leur petit groupe leur devenait pénible. Sous ce beau soleil, ils pensaient avec envie à Richemond, à Marlow, à Londres même. Qu'étaient ces montagnes et ce ciel bleu, sans un ami? Les plaisirs de société sont l'alpha et l'oméga de l'existence, et les paysages présents, si réels, si beaux soient-ils, s'évanouissent en fumée si l'on pense à des décors familiers, médiocres peut-être en eux-mêmes, mais sur lesquels le souvenir répand ses couleurs délicieuses.

Dans les rues, ils regardaient avec envie les pauvres gens, auxquels d'autres pauvres gens disaient bonjour. Shelley, qui se sentait si plein de tendresse pour les hommes, s'étonnait douloureusement de se trouver toujours seul au milieu d'eux. Mary surtout souffrait d'être partout «l'étrangère». Elle était de nouveau au début d'une grossesse; Claire lui devenait insupportable; et elle avait de graves ennuis domestiques. Son valet italien Paolo avait séduit la nourrice suisse. Elle voulait le forcer à l'épouser, et quand le coquin finit par y consentir, ce fut pour partir aussitôt avec sa femme en jurant de se venger. Puis Claire fut très malade, d'une étrange maladie que Mary comprit mal.

Mécontents, fatigués de Naples, ils décidèrent de retourner à Rome. Un perpétuel besoin de changement les agitait, comme le malade qui dans son lit cherche en vain une place fraîche et transporte sa fièvre avec son corps. La chaleur du printemps romain parut fatiguer le petit William. Le médecin leur conseilla de l'emmener rapidement plus au nord. Ils allaient partir quand brusquement un violent accès de dysenterie se déclara.

Pendant soixante heures Shelley ne quitta pas la main de son petit garçon. Il s'y était attaché de plus en plus. C'était un enfant intelligent, affectueux et sensible. Il avait de beaux cheveux blonds soyeux, un teint transparent, des yeux bleus, animés et sérieux. Quand il dormait, les femmes italiennes venaient, sur la pointe du pied, se le montrer les unes aux autres. Comme il était déjà en agonie, le médecin crut le sauver. Il vécut encore trois jours, puis à midi, par un soleil admirable, mourut.

On l'enterra dans le cimetière anglais dont son père, en traversant Rome, avait trouvé si charmante la silencieuse solitude. Le vent chantait encore dans les fouilles des arbres. Près d'une tombe antique, au milieu des fleurs et de l'herbe ensoleillée, Shelley vit disparaître son enfant mort.

Fanny... Harriet... la petite Clara... William... Il lui sembla qu'une atmosphère pestilentielle l'entourait et infectait les uns après les autres tous ceux qu'il aimait.

* * *

Le jeune couple sur lequel les Dieux semblaient se divertir à frapper à coups si durs, les avait jusque-là bravement supportés. Mais cette fois Mary abandonna la lutte.

Shelley l'emmena à la campagne, dans une belle villa. Tout lui était indifférent. Elle pensait à de petits pas sur le sable des plages napolitaines, à ces belles expressions naïves qui disent si vivement l'amour, l'étonnement et le plaisir. Immobile, les yeux fixés au loin dans une sorte de torpeur, elle ne sortait de son silence que pour s'inquiéter de la tombe romaine; elle voulait pour son bel enfant un bloc de marbre blanc, des fleurs.

Godwin, informé de sa tristesse, la lui reprocha. Par l'exhibition d'une douleur si banale elle diminuait son caractère; elle se mettait au rang de toute la masse de sort sexe. Que lui manquait-il? N'avait-elle pas l'homme de son choix, les biens de fortune et par là le moyen de se fendre utile à l'humanité? «Mais vous avez perdu un enfant, et tout le reste de l'univers, tout ce qui est bon, tout ce qui a droit à votre bienveillance, tout cela n'est rien parce qu'un enfant de trois ans est mort!»