—Voulez-vous monter à ma chambre? dit Hogg. Nous y continuerons la discussion.

Shelley accepta avec enthousiasme, mais, en montant l'escalier, perdit à la fois le fil de son discours et tout intérêt pour la littérature allemande. Pendant que Hogg allumait les chandelles, son hôte dit soudain avec calme qu'il ne voyait pas pourquoi cette discussion continuerait, qu'il ignorait également l'italien et l'allemand et qu'il avait parlé pour parler. Hogg répondit en souriant que son indifférence et son ignorance étaient égales, et installa sur une table une bouteille, des verres, des biscuits.

—D'ailleurs, dit Shelley, toute littérature n'est qu'un vain badinage. Qu'est-ce que c'est qu'étudier une langue ancienne ou moderne? Apprendre de nouveaux noms à donner aux choses; mais qu'il serait plus sage d'étudier ces choses elles-mêmes.

—Les choses elles-mêmes? dit Hogg. Mais comment?

—Par la chimie par exemple.

Et, beaucoup plus inspiré que par la littérature allemande, Shelley commença un discours sur l'analyse chimique, sur les nouvelles découvertes de la physique, sur l'électricité. Hogg, que ces sujets n'intéressaient pas, regarda son nouvel ami. Parfaitement habillé, et même avec recherche, mais les vêtements en désordre, mince, fragile, très grand, il paraissait voûté parce que, dans le feu de son enthousiasme, il allongeait toujours la tête en avant. Ses gestes étaient à la fois gracieux et violents; son teint blanc et rose comme celui d'une femme; ses cheveux longs et en broussaille. Tout ce visage respirait un feu, une animation, une intelligence surnaturels. Et l'expression morale n'était pas moins saisissante que l'expression intellectuelle, car on trouvait répandu sur ses traits un air de douceur, de délicatesse, d'ardeur religieuse qui rappelait les visages des saints des grandes fresques de Florence.

Shelley parlait toujours quand l'horloge sonna. Il poussa un cri: Mon cours de minéralogie! et s'envola dans les couloirs.

* * *

Hogg lui avait promis d'aller le voir le lendemain matin. Il le trouva en violente discussion avec le domestique du collège qui voulait mettre la chambre en ordre.

Des livres, des chaussures, des papiers, des pistolets, du linge, des munitions, des fioles, des éprouvettes gisaient sur le plancher. Une machine électrique, une pompe à air, un microscope solaire dominaient cette scène de pillage. Shelley tourna la manivelle de la machine, et des étincelles sèches et brillantes craquèrent de tous côtés. Il monta sur un tabouret de verre, et ses longs cheveux blonds se dressèrent. Hogg, l'œil amusé, suivait ces mouvements avec un peu d'inquiétude, et surveillait surtout les plats et les assiettes. Au moment où son hôte allait servir le thé, il retira précipitamment de sa tasse un sou tout rongé par l'acide chlorhydrique.