Les deux jeunes gens devinrent inséparables. Chaque matin, ils se promenaient à pied: Shelley se conduisait en route comme un enfant, courant sur les talus, sautant les fossés. Quand il rencontrait un étang ou une rivière, il lançait des bateaux de papier et les suivait jusqu'au naufrage, tandis que Hogg exaspéré attendait debout sur la rive.
Après la promenade ils remontaient dans la chambre de Shelley qui, épuisé par sa continuelle dépense d'énergie, était alors envahi par une torpeur invincible. Il s'étendait devant le feu, sur une large couverture, pelotonné sur lui-même comme un chat, et dormait ainsi de six heures à dix heures. À ce moment, il se dressait subitement, se frottait les yeux avec une grande violence, passait, en s'étirant, les doigts dans ses longs cheveux, et commençait aussitôt à discuter un point de métaphysique ou à réciter des vers avec une énergie presque pénible.
À onze heures il soupait, mais ses repas n'étaient jamais compliqués. Hostile à la viande par principe, il adorait le pain. Il en avait toujours les poches pleines, et, quand il marchait, grignotait en lisant, de sorte que son chemin était marqué par un long sillage de miettes. Avec le pain ses mets favoris étaient les raisins de Corinthe et les prunes sèches qu'on achète chez les épiciers. Un repas régulier, à table, était pour lui un ennui insupportable, et il était rare qu'il pût y assister jusqu'à la fin.
Après le souper son esprit était clair et pénétrant, ses discours brillants. Il parlait à Hogg de sa cousine Harriet, à laquelle il écrivait de longues lettres où les élans d'amour alternaient avec la philosophie de Godwin; de sa sœur Elisabeth, si vaillante ennemie des préjugés. Ou bien il lisait la dernière lettre solennelle de Mr Timothy, avec de grands éclats de rire. Puis il saisissait un de ses livres favoris, Locke, Hume ou Voltaire et le commentait avec passion.
Hogg s'était longtemps demandé pourquoi ces sceptiques avaient tant de charme pour l'esprit si évidemment mystique et religieux de son ami. Il semblait qu'en découvrant soudain, au détour de ses immenses lectures, l'infinie variété des systèmes, comme un enchevêtrement de vallées profondes et de précipices rocheux, une sorte de vertige eût saisi Shelley et que seule une doctrine claire et simple, comme celle de Godwin, pût calmer cette ivresse métaphysique. Il se plaisait à remplacer le titanesque et confus entassement de l'Histoire par un transparent édifice de doctrines creuses et limpides, et préférait au monde véritable, dont l'incohérence l'épouvantait, la douce vision que l'esprit a des choses à travers les vaporeuses murailles des Nuées.
Quand l'horloge du collège sonnait deux heures, Hogg se levait, et, malgré les protestations de son ami, allait se coucher: «Quel être surprenant, pensait-il, tout en traversant, pour retrouver sa chambre, les longs couloirs silencieux... La grâce d'une jeune fille, la pureté d'une vierge qui n'est jamais sortie de la maison de sa mère. Et pourtant, une force indomptable... Une âme de moine bénédictin-et des idées de sans-culotte...»
C'était, en effet, un mélange assez digne de réflexion. Mais Maître Jefferson Hogg n'aimait pas les méditations fatigantes et son ami Shelley lui inspirait toujours une invincible envie de dormir.
[IV. LE PIN VOISIN]
Quelques jours avant Noël, Mr Timothy trouva dans son courrier une lettre d'un éditeur de Londres, un certain Mr Stockdale, qui lui signalait les extraordinaires productions que le jeune Percy Shelley prétendait faire imprimer. Stockdale avait entre les mains le manuscrit d'un roman: Sainte-Irvine ou le Rose-Croix, rempli des idées les plus subversives, et ce commerçant vertueux ne voyait pas sans inquiétude le fils d'un homme aussi respectable s'engager dans un chemin dangereux. Il avait cru de son devoir de prévenir un père de famille, et surtout d'attirer son attention sur le mauvais ange du jeune Mr Shelley, son camarade Jefferson Hogg, fils d'une bonne famille tory du Nord de l'Angleterre, mais esprit faux, froid et dangereux.
Mr Timothy commença par informer Mr Stockdale qu'il ne paierait pas un penny de la note d'impression, ce qui augmenta aussitôt vivement les inquiétudes métaphysiques et doctrinales de l'éditeur. Puis, en attendant l'arrivée de son fils, qui devait venir la même semaine passer les vacances de Noël à Field Place, il prépara un de ses sermons incohérents, sentimentaux et menaçants, solennels et bouffons, genre littéraire où il était maître.