Bien que Mary se répétât, pour se rassurer, que toutes ces belles choses s'adressaient à l'essence divine d'Emilia et non à une jolie bile aux cheveux noirs, il lui était pénible de voir Shelley travailler avec une si grande exaltation. Heureusement le travail de composition l'absorbait assez pour ne pas lui laisser le temps de rendre visite à son héroïne. Et tandis que ce platonique amant accumulait les images vaporeuses, Emilia recevait du Comte, son père, des propositions tout à fait cyniques.

Le comte Viviani avait trouvé un époux qui consentait à la prendre sans dot; il exigeait qu'elle se décidât. Le mari était peu tentant; c'était un certain Biondi qui vivait dans un château lointain, en plein pays de marécages. Elle ne l'avait jamais vu et ne devait pas le voir avant le jour du mariage. Ces fiançailles à la turque étaient bien dégoûtantes, mais que pouvait-elle espérer? Le Roi des Elfes, marié à la très réelle Mary, ne la tirerait certes pas de son cachot. Si elle épousait ce Biondi, peut-être trouverait-elle là le point de départ d'une vie plus heureuse? Si l'homme lui déplaisait, elle en rencontrerait d'autres, et il devait bien y avoir des «cavaliers servant»» jusqu'au milieu des marécages.

Avant d'avoir terminé son poème, Shelley apprit qu'elle se mariait.

* * *

Six mois plus tard, Mary écrivait à une amie: «Emilia a épousé Biondi; on dit qu'elle rend la vie dure à lui et à sa mère. La conclusion de notre amitié «a la italiana» me rappelle cette nursery ryhtme:

... J'ai rencontré une jolie fille
Qui me fit une révérence.
Je lui donnai des gâteaux;
Je lui donnai du vin;
Je lui donnai du sucre candi,
Mais oh! la méchante fille!
Elle me demanda du brandy!

«Remplacez le brandy par ce qu'il faut pour l'acheter (et pas une petite somme) et vous saurez toute l'histoire des amours platoniques de Shelley.»

Et Shelley ajoutait: «Je ne puis plus supporter la vue de mon poème. La personne que je chantais était une Nuée et non une Déesse. Je crois que l'on est toujours amoureux d'une chose ou d'une autre; terreur, et je confesse qu'elle n'est pas facile à éviter pour un esprit en chair et en os, consiste à chercher dans une enveloppe mortelle l'image de ce qui peut-être est éternel.»

[XI. LE CAVALIER SERVANT]

Pendant les premiers temps qui avaient suivi son départ de Venise, Claire avait eu des nouvelles d'Allegra assez régulièrement, par les Hoppner. La petite souffrait du froid. Elle était devenue tranquille et sérieuse comme une petite vieille, et Mrs Hoppner était d'avis qu'il eût mieux valu ne pas la laisser à Venise. Mais il était impossible d'avoir une conversation utile avec son père qui se plongeait de plus en plus dans la débauche.