Puis quelques mois se passèrent sans aucune nouvelle. Très anxieuse, Claire écrivit des lettres de plus en plus pressantes, sans pouvoir arracher une réponse à la femme du consul devenue étrangement silencieuse. Enfin elle sut que de grands changements s'étaient produits dans la vie de Byron. Cela avait commencé par une maladie assez grave qui l'avait forcé à rester au lit. Hoppner, qui lui tenait compagnie, lui avait alors raconté que ses amours, loin de scandaliser encore le monde vénitien, comme il le croyait et l'espérait, divertissaient maintenant les «conversazioni» à ses dépens. On le disait joué et volé par les filles rusées qui se moquaient de lui dans leur patois. Don Juan était entré dans une grande fureur, et sur-le-champ toutes les prêtresses du Palais Mocenigo avaient été renvoyées à leurs antres respectifs.
Dès sa convalescence on avait revu Byron dans les salons de Venise, longtemps abandonnés par lui. Là il avait rencontré la plus jolie femme de la saison, la petite comtesse Guiccioli, charmante blonde de dix-sept ans qui venait d'épouser un noble barbon. Le Pèlerin l'avait trouvée bien faite, la poitrine surtout admirable. Dès le premier jour, en sortant du salon, il lui avait glissé un papier qu'elle avait fort adroitement pris. C'était un rendez-vous. Elle y était venue. Celui qui disait l'aimer était un grand poète, jeune, beau, noble et riche. Entourée de mille enchantements, elle avait tout cédé, aussitôt, sans combat.
Quelques jours plus tard, le comte Guiccioli avait emmené sa femme à Ravenne et Teresa avait prié Byron de la suivre: «La charmante oubliait qu'on peut siffler un homme n'importe où avant... mais après!» L'idée de l'amour romanesque et constant lui était odieuse. Il n'avait pas bougé et s'était senti assez fier de son refus.
De Ravenne, elle lui avait écrit qu'elle était très malade, et où l'amour avait échoué, la pitié avait soudain réussi. Don Juan s'était mis en route, non sans s'arrêter à Ferrare et autres villes pour admirer les beautés locales. Bien qu'il feignît l'indifférence et même l'ennui, il accourait d'assez bon gré. Les femmes intelligentes, comme Lady Byron ou Claire, le fatiguaient vite; il méprisait trop ce sexe pour demander à une maîtresse d'être une compagne intellectuelle. Les belles boulangères et marchandes de Venise étaient pourtant d'une espèce trop différente de la sienne. Mais la comtesse Guiccioli unissait une reposante et affectueuse sottise aux grâces d'une femme bien née: elle fixa sans trop de peine l'éternel fugitif. Don Juan devint pour elle un garde-malade fidèle et même sentimental. «Si je la perdais, écrivait-il alors, je perdrais un être qui a couru de grands risques pour moi et que j'ai toutes raisons d'aimer. Je ne sais ce que je ferais réellement si elle mourait, mais je devrais me faire sauter la cervelle, et j'espère que je le ferais.»
Quand sa conquérante conquête dut quitter Ravenne pour Bologne, il la suivit. Il était devenu le classique sigisbée: «Mais je ne puis dire que je ne sente pas la dégradation. Mieux vaut être un planteur maladroit, mieux vaut être un trappeur ou n'importe quoi, plutôt qu'un flatteur d'oisives ou un porteur d'éventails... Et pourtant me voici cavalier servant! By the Holy! C'est une étrange sensation.»
* * *
Claire apprit toute cette histoire et que Byron avait fait venir Allegra à Bologne. L'idée que sa fille vivait dans la maison de la nouvelle maîtresse de Byron, d'une femme qui n'avait aucune raison de l'aimer et quelques-unes peut-être de la haïr, l'épouvanta. Elle écrivit une lettre passionnée pour demander à la reprendre, Byron répondit: «Je désapprouve si complètement le mode d'éducation des enfants adopté dans la famille Shelley que je croirais, en vous envoyer ma fille à l'hôpital... Ou elle ira en Angleterre, ou je la mettrai dans un couvent. Mais elle ne me quittera pas pour mourir de faim ou d'une indigestion de fruits verts, et pour être élevée à croire que Dieu n'existe pas.»
En recevant cette lettre, Claire nota amèrement dans son journal: «Lettre de Lord Byron sur les fruits verts et Dieu», mais elle pleura beaucoup. Allegra dans un couvent de nonnes italiennes, si dépourvues de toute notion de propreté et de tout amour des enfants, ce projet lui paraissait affreux. Elle adressa à Byron des lettres désespérées, violentes, presque insolentes et il écrivit à Shelley pour se plaindre de cette attitude et pour l'avertir qu'à l'avenir il refuserait de correspondre avec elle.
«Je ne sais, répondit Shelley, ce que contiennent les lettres de Claire. J'en ai vu une ou deux, mais comme je les trouvais extrêmement absurdes et enfantines, je l'ai priée de ne pas les envoyer et elle m'a dit qu'elle en avait écrit et envoyé d'autres. Je m'étonne que vous vous laissiez irriter par ce qu'écrit Claire... il est naturel qu'elle ait désiré voir sa fille. Que son désappointement l'irrite et que son irritation lui fasse écrire des absurdités, tout cela est dans l'ordre naturel des choses. Pauvre petite, elle est malheureuse et mal portante, et devrait être traitée avec autant d'indulgence que possible. Les esprits faibles et légers ont ceci de commun avec les Rois qu'ils ne sont jamais responsables.»
Il avait besoin lui-même de cette hauteur de vues pour dominer les querelles de femmes qui troublaient sa propre maison. Mary était de plus en plus nerveuse. Godwin l'accablait de demandes d'argent auxquelles Shelley était décidé à ne plus répondre. Il avait donné à son beau-père près de cinq mille livres sans aucun résultat et avait acquis à ce prix élevé une amère sagesse, une pénible connaissance de ce caractère sans beauté. Comme les lettres de reproches de Godwin faisaient tourner le lait de Mary, il informa le philosophe qu'il les intercepterait désormais et les supprimerait si elles traitaient de la question financière: «Mary n'a pas et ne doit pas avoir d'argent à sa disposition. Si elle en avait, la malheureuse, elle vous donnerait tout. Un tel père, je veux dire un génie tel que le vôtre, ne doit pas manquer de sujets à traiter avec une telle fille. Je n'ai pas besoin de vous dire que le fait de cesser de lui écrire, maintenant que vos lettres ne peuvent plus rien vous rapporter, ne pourrait être interprété que d'une seule manière.» Ariel devenait dur.