Elle se prêtait d'ailleurs adroitement à ce jeu chevaleresque, passait sa main sur le front de Shelley et s'efforçait de guérir sa triste passion par de douces et magiques effluves. Ce jeune couple était une source merveilleuse de bonheur et d'amitié à laquelle il paraissait juste qu'un poète fatigué d'avoir beaucoup souffert pût venir calmer sa fièvre. Jane et Edward étaient Ferdinand et Miranda, le beau couple princier, et Shelley leur fidèle Ariel. Autour des amants heureux peut voltiger l'esprit captif et pur.

* * *

Les Williams avaient souvent parlé à Shelley d'un de leurs amis, Trelawny, homme extraordinaire, corsaire, pirate, qui, à vingt-neuf ans, avait parcouru toutes les mers du globe, et désirait vivement se joindre à la petite colonie de Pise. Trelawny les accablait de lettres: «Si je viens, pourrai-je connaître Shelley? Et surtout pourrai-je connaître Byron? Est-il possible de l'approcher?»

Williams qui, étant devenu leur familier, avait tout à fait dépouillé les deux poètes du prestige du mystère et de la difficulté, répondait avec un peu d'impatience: «Vous les verrez certainement. Shelley est l'homme du monde le plus simple... Quant à Byron, cela dépend entièrement de vous.»

Trelawny arriva à Pise un soir assez tard et rendit aussitôt visite à ses amis Williams; comme ils étaient tous trois en conversation animée, il aperçut par la porte entrebâillée et dans l'obscurité deux yeux brillants fixés sur les siens; Jane se leva et dit en riant: «Entrez, Shelley, c'est notre ami Trelawny qui vient d'arriver.»

Timide, rougissant, Shelley entra et serra chaleureusement les deux mains du marin. Trelawny le regarda avec surprise, ne pouvant croire que ces traits féminins fussent ceux d'un homme de génie et d'un révolté, honni comme un monstre en Angleterre et privé de ses droits paternels par le Lord Chancelier. Shelley, de son côté, admirait cette tête sauvage et hardie, cette noire moustache de corsaire, ce beau visage à demi arabe. Tous deux étaient si étonnés qu'ils ne trouvaient rien à se dire. Pour sortir d'un silence embarrassant, Jane demanda à Shelley quel livre il avait en mains.

—Le Magico Prodigioso de Calderon; je suis en train de traduire quelques pages.

—Oh! lisez-les nous.

Aussitôt Shelley, débarrassé de cette présentation, de cette cérémonie qui l'ennuyait et qui pour lui se passait dans un monde irréel, s'en échappa avec joie et se mit à traduire à livre ouvert avec une perfection de forme, une sûreté d'expression telles que Trelawny cette fois ne douta plus.

La lecture terminée, Trelawny leva la tête et, ne voyant plus le lecteur, demanda: «Mais, où est-il?»