—Mary, dit Shelley, Trelawny a déjà démasqué Byron. Comme nous avons été stupides! Comme cela nous a pris longtemps!

—C'est, dit Mary, que Trelawny vit avec les vivants, nous avec les morts.

[XV. LES DISCIPLES]

Le marin qui était venu à Pise pour admirer deux grands hommes, s'y trouva au contraire assez vite admiré par eux. Il est vrai que quand il n'était pas là, Byron disait: «Si nous pouvions lui apprendre à se laver les mains et à ne pas mentir, nous ferions de lui un gentleman.» Mais, le plus souvent il le traitait avec un grand respect. Comme tous les artistes, Byron et Shelley ne créaient que pour se consoler de ne pouvoir vivre. Et l'homme d'action apparaissait à ces deux hommes de fiction comme un phénomène étrange et enviable.

Shelley le consultait sur l'emploi des termes nautiques et dessinait avec lui, sur le sable des rives de l'Arno, des quilles, des voiles et des cartes marines. «J'ai manqué ma vie, disait-il, j'aurais dû être marin.—On ne peut faire un marin d'un homme qui ne fume, ni ne jure,» répondait Trelawny.

Byron, corsaire imaginaire, aurait voulu apprendre du corsaire réel les vraies habitudes de la profession et faisait effort devant lui pour paraître audacieux et cynique en paroles. Trelawny, qui s'était vite aperçu de l'influence qu'il exerçait, se promit de la mettre au service de Shelley.

—Savez-vous, dit-il un jour, que vous pourriez faire beaucoup de bien à Shelley en parlant de lui dans un de vos prochains ouvrages, comme vous l'avez fait pour des gens qui avaient moins de talent que lui?

Byron prit un air mécontent:

—Tous les métiers ont leur secret, Trelawny. Si nous faisons l'éloge d'un auteur populaire, il nous paie de même monnaie, capital et intérêts. Mais Shelley? Mauvais placement... Qui lit Shelley? D'ailleurs s'il renonçait à ses dissertations métaphysiques, il n'aurait pas besoin de moi.

—Mais pourquoi vos amis le traitent-ils si cavalièrement? Quand ils le rencontrent chez vous, ils ne daignent même pas le remarquer. Il est aussi bien né et aussi bien élevé qu'eux... De quoi ont-ils peur?