—Tenez, m'a dit M. Tubinger, vous tenez-là une des clefs de nos sentiments à leur égard. Quand ces gens-là nous ont envahi, après 70, leur misère grossière, leur avarice ont choqué même nos paysans. Nous ne sommes pas des délicats, mais nous savons ce qui est bon. Nous avons senti que nous appartenions à une civilisation plus ancienne que la leur. On peut dire que c'est là un orgueil assez vain; on peut dire que la jeunesse est un beau défaut et que souvent dans l'histoire du monde des races barbares ont subjugué des empires plus affinés, mais vous n'empêcherez pas qu'à nos yeux, avec toute sa puissance industrielle, l'Allemand sera toujours un parvenu.

—Comment? appuie M. Roth, des gens qui sont venus ici avec une chemise dans le coin de leur mouchoir! Et ils voulaient faire les messieurs du monde. Ça ne pouvait pas aller!... Ces gens-là, ils sont très bien chez eux. Quand je vais en Allemagne je veux bien admirer leurs usines et leurs banques. Car ils travaillent, vous savez, ces Allemands: ils travaillent plus que vous et que nous... Mais quand je suis ici en Alsace, je veux être chez moi: voilà.

—Iô, dit Deck, en voilà des phrases: nous aimons les Français parce que nous sommes Français, et nous n'aimons pas les Allemands parce que nous ne sommes pas Allemands... Et ça suffit... Joséphine, ma fille, repassez le chevreuil, au lieu de m'écouter la bouche ouverte... Cette Joséphine, encore une qui m'a fait une belle peur le jour où la dernière brigade allemande a traversé Witzheim. Nous étions aux fenêtres et, au moment où le général passait, notre cheval s'est mis à hennir dans l'écurie: «Herr Deck! Herr Deck, m'a crié Joséphine, les chevaux eux-mêmes rient de les voir partir!» Le général a regardé en l'air...

[VIII]

—Si on pouvait aussi leur dire pendant la guerre ce qu'on pensait? Cela dépendait. Si on avait la réputation d'être un homme à bons mots, on pouvait dire beaucoup de choses.

Ainsi, moi Roth, j'avais mon franc parler, parce que je passais auprès d'eux pour un cerveau un peu brûlé... Si Deck ou Tubinger avaient dit la moitié de ce que je racontais, le Kreisdirektor les aurait fait coffrer, mais moi, il disait: «Ce n'est rien: c'est le Sepel!» Et ça passait.

J'ai longtemps logé dans ma maison un colonel, un Oberst, qui n'était pas un mauvais bougre. Il était fixé sur mes sentiments depuis le jour où il m'avait demandé:

—Eh bien, Herr Roth, quand tombera Verdun?

—Verdun ne tombera jamais, Herr Oberst, avais-je répondu avant d'avoir eu le temps de savoir ce que je disais.