Il ne m'en voulait pas trop: il essayait de me convertir.

—Que vous pensiez en Français, me disait-il, je l'admets encore: vous êtes né avant la conquête. Mais enfin pourquoi les Français, et les Russes, et les Italiens sont-ils assez bêtes pour «danser comme le fifre de l'Angleterre»? C'est pour elle seule que vous travaillez et que vos jeunes gens se font tuer.

—Herr Oberst, lui ai-je répondu, je ne sais pas si vous avez entendu parler d'un temps, encore pas très lointain, où l'Autriche, la Russie, et si j'ai bonne mémoire, la Prusse, dansaient assez volontiers comme le fifre de l'Angleterre. Pourquoi écoutaient-ils sa musique? Parce qu'il y avait alors en France un certain empereur très dangereux pour la paix du monde et quelles avaient besoin de l'Angleterre pour l'abattre: Herr Oberst, concluez vous-même.

—Et il tolérait ça?

—Iô... Tolérer... Il remerciait par-dessus le marché... Vous ne connaissez pas les Allemands. C'est quand on parle fort qu'ils sont polis.

—Les Alsaciens, dit M. Deck, avaient toujours le dernier mot. Tenez, un jour les Allemands avaient organisé une tournée de journalistes neutres en Alsace pour leur faire constater à quel point nous étions attachés à la patrie allemande.

Dans chaque ville la propagande germanique offrait un banquet aux gens du pays et les neutres pouvaient interroger librement tous les convives.

Vous pensez bien que lorsqu'ils sont venus ici le Kreisdirektor ne nous avait pas invités, ni moi ni Roth ni Tubinger. En ce temps-là nous passions notre temps à nous promener dans les récoltes et quand elles étaient bien mauvaises, les épis bien pauvres, les chaumes bien couchés par la grêle, nous nous réjouissions en pensant aux greniers qui se vidaient.

Les neutres banquetaient donc «Au Canon» et tout allait bien, car les convives avaient été choisis, quand un sacré Suédois s'avisa d'interroger Hauser, l'aubergiste, un vrai alsacien d'Alsace.

—Et vous, mon brave, lui dit-il, êtes-vous heureux sous le régime allemand ou souhaitez-vous le retour à la France?