—Pour moi, dit Mme Deck timidement, cela a été comme le jour de mon mariage: un instant pour lequel il semble qu'on ait vécu toute sa vie. Quand ces soldats bleus ont défilé, quand ces clairons ont joué, j'ai cru encore avoir dix-huit ans.

Elle s'arrête, rougit et continue:

—Seulement, que voulez-vous, c'est comme dans tous les mariages. Après les premiers jours on s'aperçoit que le mari n'est pas tout à fait aussi parfait que le fiancé.

—Comment? s'indigne son mari... Wos? Ça, c'est un peu fort: dies isch dort zu aehrik.

Madame se défend, éplorée:

—Écoute, Joseph, on s'habitue vite aux défauts... on finit même par ne plus pouvoir s'en passer... mais enfin on a un homme, on n'a plus un rêve.

Je murmure, pour M. Tubinger:

—«Il peut y avoir de bons mariages: il n'y en a pas de délicieux».

—Très juste, dit-il. Pendant quarante-huit ans, la France a été pour nous une idole. Pour beaucoup d'entre nous, l'arrivée des Français devait marquer le début de l'âge d'or.

«Les Français, me disait le vieux savetier Jacob, les Français... ça veut dire du vin rouge et jamais de travail.» Un autre prédisait: «Ils installeront un tonneau sur la grand'place et tout le monde pourra boire pour rien.»