Le plus drôle c'est que tout arriva ainsi. Les poilus avaient du vin en abondance et le distribuaient généreusement. Après le départ des autres, maigres et affamés, cela parut miraculeux. Pendant un mois l'Alsace devint un pays de Cocagne: ce n'étaient que banquets et danses. Mais c'est un régime difficile à prolonger. Bien que les Français soient revenus, il faut encore travailler pour vivre: cela surprend.
J'ai rencontré ce matin le savetier Jacob; je lui ai dit: «Jacob, quand vas-tu t'y remettre?» Et Jacob m'a répondu: «Quand nous aurons une garnison à demeure.»
[X]
Il est quatre heures: on sort de table, et Deck, qui fabrique quelque chose, va faire un tour dans son usine. En l'attendant je déguste son kirsch et M. Tubinger m'instruit.
—Vous nous trouverez un peu grinchus; c'est pour vous que nous le sommes devenus. Trop bien séparés de vous pour partager votre vie, nous avons vécu pendant quarante-huit ans dans une retraite volontaire.
Vous nous trouverez puritains: il fallait l'être ou céder. Pour conserver les mœurs françaises, nous avons tenu nos jeunes filles enfermées et inaccessibles. Cette jeune Suzanne que vous voyez n'a jamais été dans un théâtre: c'est qu'on y jouait en allemand. Dépouillés par la défaite du droit de nous gouverner, nous nous sommes ankylosés dans l'attitude du spectateur sarcastique. La critique est devenue pour nous une habitude de l'esprit. Nous nous considérons comme des êtres un peu différents de tous les autres.
—Et alors, Monsieur Tubinger?
—D'abord et avant tout, liberté! L'Alsacien aime qu'on le laisse tranquille. Il y a une chanson là-dessus:
Ce qu'il a, il ne le veut pas,
Et ce qu'il veut, il ne l'a pas...