Tout en savourant, j'interroge.

—Comme vous avez dû souffrir?

—Iô! souffrir!... On sait s'arranger... Ce qui a été dur, c'est le début... quand on les croyait victorieux... Ah! nundepip!

—Süzele, intervient Mme Deck, raconte voir un peu papa et les cloches.

Et Suzanne raconte son père et les cloches.

—Pendant le mois d'août 1914, presque tous les jours à midi, les cloches de l'église carillonnaient. La première fois on ne savait pas, et papa est sorti pour voir. Il a trouvé dans la rue tous les Allemands, toutes ces dames et filles d'officiers, tous pomponnés et radieux qui agitaient des drapeaux pour leur victoire de Sarrebourg. Papa est rentré en serrant les poings, la figure rouge.

Le lendemain à midi: les cloches. Papa s'est levé, a empoigné une chaise, et l'a brisée contre le mur. Cinq minutes plus tard l'agent de police frappait au carreau et demandait pourquoi nous n'avions pas sorti le drapeau. J'ai répondu que nous n'en avions pas. Il a ordonné d'en acheter un.

A la «victoire» suivante nous arborions le drapeau alsacien blanc et rouge. Le directeur du gymnase de garçons, un Allemand, est venu nous menacer. Papa est descendu à la cave pour ne plus entendre les cloches, mais le son arrivait jusque-là.

Alors quand un employé de chemin de fer nous a un matin appris Charleroi, papa a dit: «Moi, je ne peux plus. Ils vont encore sonner à midi: je vais à la campagne jusqu'au soir.» Il est parti; il a traversé toute la grande forêt, et il est monté jusqu'au sommet du Walburg. Et comme il s'asseyait, sur l'herbe, les cloches de Woerth se sont mises à sonner dans la vallée; celles de Witzheim ont répondu, puis celles de Lensbach, puis celles de Matstall, et, comme le vent portait de ce côté, papa, du haut de sa montagne, a pu entendre carillonner toutes les cloches de la basse Alsace.

—Oui, dit M. Deck, et c'était ma foi tellement bête d'être monté si haut pour ça que je n'ai pas pu m'empêcher de rire et que depuis ce jour-là j'ai supporté les «victoires» avec résignation. D'ailleurs la Marne est arrivée.