Le préfet, qui n'était pas un mauvais homme, fléchissait et Bertrand d'Ouville trouva l'argument qui acheva de le convaincre.

—N'avez-vous pas, Monsieur le préfet, un intérêt personnel évident à conserver une opposition. Les socialistes sont fort rares dans ce pays du bon Dieu. Je n'y connais que M. Viniès et moi. Si M. Viniès s'en va, je reste seul et je les représente fort mal. Dès lors, vous vous privez de ces triomphes faciles qui font à la fois votre force dans le département et votre prestige auprès du pouvoir central.

Le préfet consentit à surseoir un mois, aussi bien, voulait-il savoir comment les événements tourneraient à Paris avant de se faire un ennemi car la dissolution des Ateliers nationaux allait jeter dans les rues 100.000 hommes désespérés auxquels cette injustice paraîtrait d'autant plus odieuse qu'elle leur serait infligée par des ministres qui leur devaient tout.

Le Gouvernement était encore composé des hommes de février que le jeu mystérieux des rouages du inonde acculait à un reniement involontaire et douloureux.

Ledru-Rollin qui se trouvait toujours porté en avant de ses propres idées s'étonnait d'avoir à se faire défendre de ses amis par ses ennemis.

Lamartine, pâle, défait, découvrait avec effroi des passions humaines dans la belle République qu'il avait tant aimée et dont il avait fait si longtemps l'Elvire de sa maturité.

Devant le danger, le pouvoir glissait, suivant une pente naturelle au général Cavaignac, honnête homme, qui savait manœuvrer des fusils.

La lutte fut brève et les deux côtés héroïques.

De Doullens, d'Amiens, de Rouen, des bataillons de gardes nationaux vinrent bravement faire ce qu'ils croyaient être leur devoir. «Un homme ce n'est rien, mais c'est l'idée» disait un ouvrier blessé à mort.

Les courages étant égaux, la stratégie gagna la bataille. Cavaignac comprit le premier, qu'une armée dans une grande ville doit, avant tout, demeurer concentrée. En février, les régiments, dispersés dans leur caserne ou occupant des points que l'on croyait importants, s'étaient trouvés isolés dans la foule et avaient vite capitulé. Cavaignac fit un camp retranché autour de la Chambre des Représentants, maintint les communications de ce camp avec son arsenal et sur ce centre appuya ses colonnes d'attaque; il fut vainqueur.