Tous citaient des témoignages des capitaines qui fréquentaient la baie, des pilotes, qui, comme le disait vigoureusement M. le maire du Crotoy «étaient nés dans son sein».

Selon les uns, le chenal se redresserait sans s'approfondir, selon les autres il devait s'approfondir sans se redresser; une troisième école soutenait que la baie s'ensablerait complètement après l'exécution des travaux.

Abbeville surtout déclamait sur un ton tragique: «Considérant que, si les travaux étaient exécutés, le commerce maritime d'Abbeville serait complètement anéanti au profit de Saint-Valéry.

Considérant que le gouvernement ne peut vouloir la ruine d'une ville populeuse et industrielle qui a fait de si grands sacrifices pour le percement du canal alors que la nature lui avait assuré une prompte communication avec la mer...»

Les accidents les plus terribles étaient prédits si le contre-fossé du canal était mis en communication avec un bassin à flot comme le proposait M. Viniès. Toutes les propriétés de la basse vallée de la Somme seraient inondées, les récoltes noyées sous trois mètres d'eau. Dans cette terre spongieuse les maisons s'écrouleraient.

—Mais comment peuvent-ils contester des chiffres? dit Philippe à l'ingénieur en chef.

—Comment, en effet? grogna le vieux lion.

—Le grand malheur de la France, lui dit Bertrand d'Ouville, en réponse à ses plaintes, c'est que les intérêts de clocher ou de parti l'emportent dans l'esprit de chacun sur l'intérêt général.

Voyez, au contraire, cette Angleterre que vous n'aimez pas: sir Robert Peel vient d'y émanciper, contre le programme de son propre parti, les catholiques d'Irlande. Et c'est lui, conservateur représentant des fermiers protectionnistes, qui propose d'abaisser les tarifs à l'importation. Quel exemple pour M. Guizot!...

Geneviève à laquelle Philippe exposa longuement ces difficultés, était compatissante, mais un peu lointaine. Elle comprenait mal les détails techniques et traitait le débat tout entier avec assez de détachement: «C'est des affaires d'homme» disait-elle, retrouvant une vieille phrase de Mademoiselle.