Sur la place, une fusillade crépita, puis s'apaisa.
—Allez voir ce que c'est, demanda Lamartine à Garnier Pagès et, comme il se retournait, il aperçut Philippe. Il avait oublié son nom mais se souvint d'avoir vu ce visage chez lui; ses yeux s'éclairèrent, il griffonna quelques mots sur une feuille de papier et vint vers l'ingénieur.
—Vous savez où je demeure, monsieur, lui dit-il. Voulez-vous me rendre un grand service? Donnez ceci à ma femme, dites-lui que tout va bien et rapportez-moi ce qu'elle vous donnera... je n'ai rien mangé depuis ce matin, ajouta-t-il en manière d'excuse.
Philippe sortit rapidement. Devant la porte, Garnier Pagès haranguait une députation: «Travailleurs... disait-il... nous sommes tous des travailleurs; mon fils, mon propre fils, est garçon épicier. Mon fils est travailleur en épicerie, moi je suis travailleur en...»
Philippe, que le remous entraînait vers la porte n'entendit pas en quoi Garnier Pagès était travailleur.
Quand il fut sur la place, il jeta les yeux sur le papier remis par Lamartine; il portait simplement: À Madame de Lamartine, 82, rue de l'Université: Envoie-moi du chocolat.
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Les rues étaient si encombrées, les incidents si nombreux qu'il mit fort longtemps à remplir sa mission.
Comme il revenait le long des quais, il vit avec surprise une horloge qui marquait trois heures; lui non plus, il n'avait pas mangé depuis le matin. Il s'arrêta dans une boulangerie et, tout en dévorant un morceau de pain, regarda le fleuve d'hommes et de femmes qui coulait toujours vers l'Hôtel de Ville.
Ce n'était plus la même foule que le matin, les visages étaient plus sombres, les chants plus sourds.