Il installa Lucien dans le bureau du Secrétaire général et lui dit «Vous connaissez tous les vrais patriotes, faites leur savoir que le rendez-vous pour eux est la Préfecture; il nous faut ici tous ceux qui savent manier un fusil. Alors, nous tiendrons la queue de la poêle.
Ledru Rollin, Flocon, Albert et moi, nous nous entendons; le principal est de culbuter les gens du National; cela fait, nous républicaniserons ce pays, de gré ou de force.»
Lucien l'encouragea vivement.
Philippe, lui aussi, avait été enrôlé et travaillait ardemment à mettre de l'ordre dans les archives de la Police. Il n'aimait guère les allures de Caussidière; on mangeait trop bien à la Préfecture, l'on y buvait trop sec les vins de l'ex-préfet et l'on y voyait trop de filles dans le Corps de garde des Montagnards.
Viniès qui était, par tempérament, un ascète, souffrait de ces choses et se reprochait sa pruderie. «Pauvres diables, pensait-il, ils se réjouissent à leur manière d'être libres.» Mais il eut préféré les kermesses idylliques de Cabet.
Il avait été très étonné de trouver, parmi les dossiers politiques, des fiches sur lui-même, fort bien faites, assez élogieuses pour son caractère et tout à fait méprisantes pour son intelligence.
On y dénonçait, avec une exactitude surprenante, la faible propagande républicaine qu'il avait essayé de faire à Abbeville. Caussidière, à qui il en parla, lui demanda son propre dossier. Philippe le trouva: le nouveau Préfet y était décrit comme un industriel suspect, un charlatan éhonté et un conspirateur maladroit; il entra dans une fureur terrible.
—«Quel est le traître? répétait-il... quel est le traître?»
Un vieux petit employé de la Préfecture était resté aux archives; il le fît venir et l'effraya tellement que l'autre lui livra le secret de la cachette où l'ex-préfet Delessert avait, avant de partir, fait mettre en sûreté les documents secrets.
On y trouva quelques liasses de lettres que Philippe fut chargé de dépouiller.