Geneviève avait pris une rose et l'effeuillait doucement; la grâce précise de son profil se découpait dans l'ombre du soir.

—Non, continua le vieillard, je ne crois pas aux prophètes... Trop de petites causes agissent sur l'histoire des hommes pour que nous puissions en raisonner. Tout ce que l'on peut affirmer c'est que cette histoire, comme le reste de la nature, ne fait point de sauts. Elle s'en va d'un mouvement continu vers le progrès, dirait votre mari; vers l'apogée, puis le déclin de la race selon moi. Et tout ce qui semble interrompre cette continuité n'est pas viable; mais ce provisoire peut durer deux mois, deux ans ou vingt ans.

—Oui, dit Geneviève rêveuse, mais je voudrais savoir ce qui va se passer demain.

—Voyons, que pourrais-je vous dire? Si les élections sont vraiment libérales, nous pouvons avoir une République tranquille; si elles sont trop conservatrices, nous aurons sans doute une émeute qui dispersera l'assemblée. Alors ce sera la guerre civile. M. de Vence croit à Henri V, d'autres à Louis-Bonaparte, mais ce dernier s'est discrédité par son équipée de Strasbourg et personne ne le prend au sérieux.

—Moi, je mets ma confiance en Lamartine, dit Geneviève, j'en ai conservé un souvenir très beau; c'est un homme si noble.

—Heu... ou-i, dit Bertrand d'Ouville, vous savez qu'il y a deux types de politiciens redoutables: les coquins et les saints. Moi je me méfie des révolutions des anges: nous en avons déjà eu une. Elle a produit l'Enfer: c'est un fâcheux précédent, comme dit votre amie Delphine.

«Lamartine est intelligent? À coup sûr. Est-ce un mal? Est-ce un bien? J'en fais juge un Barbès et n'en décide den. Ah! l'intelligence est agréable, elle est divine, mais elle ne peut servir à diriger les hommes puisqu'elle vous en sépare tout de suite. Montaigne, Stendhal, Mérimée sont des hommes intelligents: ce ne sont pas des chefs.»

Ils se turent. Le vieillard admirait la beauté de la jeune femme: elle regardait le jardin médiocre et la pluie fine dans le soir gris. Elle secoua brusquement la tête.

—Quelquefois, dit-elle, toute cette agitation, toutes ces luttes m'apparaissent brusquement comme des jeux d'enfants méchants et sots. Pourquoi faire, parrain? pourquoi faire? Qu'est-ce que nous demandons? Le calme, une chaumière, la santé, de belles choses. Pourquoi se battre?

—N'oubliez pas, dit-il, que pour vous donner cette chaumière, il a fallu à l'humanité quelques milliers d'années de travaux douloureux. Et puis on se lasse de tout, et surtout du bonheur: les crises de prospérité produisent des crises de mysticisme.