—Ma foi, dit Bertrand d'Ouville, moi, je leur suis très reconnaissant de faire si peu de mal, ils ne tuent personne, c'est beaucoup. La guillotine a désuni la France pour plus de cent ans.

—Je ne suis pas de votre avis, monsieur: Il y a des cas où une courte violence peut mettre fin à un long esclavage.

—Quelle idée! La violence ne met fin à rien du tout; si elle est nécessaire pour détruire un régime, c'est que ce régime était encore vivant, et dès lors il renaîtra. Pour qu'une révolution soit utile, il faut qu'elle se borne à sanctionner une évolution déjà accomplie et dans ce cas elle n'a pas besoin de la violence. On ne peut détruire que ce qui est détruit.

Vous me faites penser, mon cher, à Machiavel, maudissant le pauvre Pier Soderini, âme timide auquel son mépris refusait l'entrée de l'Enfer. «Va dans les limbes avec les petits enfants» dites-vous à Lamartine et à ses amis. Ma foi, je vous demanderai la permission de les y rejoindre. Plus je vieillis, et plus je me persuade qu'il ne faut faire souffrir personne inutilement.

—J'attendais le «quand vous aurez mon âge» dit Philippe à Geneviève quand il fut parti: il n'y a pas d'argument qui m'exaspère davantage. Je pourrais répondre «si vous aviez mon âge» et nous ne discuterions pas plus avant.

—Oui, dit Geneviève, je suis contente que tu sois revenu: cela me fait du bien d'entendre de nouveau tes petits discours.

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Dès le lendemain, il se mit avec ardeur à travailler aux élections. La situation était fort obscure, tous les candidats étant républicains. Les nobles l'étaient plus que les bourgeois, les bourgeois plus que les ouvriers. D'ailleurs ces derniers refusaient d'être candidats.

«—Ch'est des tours ed' gobelets, répondaient-ils aux exhortations de l'ingénieur.

Les commerçants dont Bertrand d'Ouville aurait voulu former une liste étaient également réfractaires: «Moi je reste dans m'boutique» disaient-ils.