Les agents allaient et venaient de Porto-Ferrajo à Naples. L'Empereur jetait un voile sur les négociations: le voile était transparent.
L'administrateur général des mines avait été deux fois envoyé en Toscane. Ensuite l'Empereur lui avait dit de se «préparer à faire le voyage de Vienne».
Le brick l'Inconstant et l'aviso l'Étoile étaient presque toujours à la voile.
N'oublions pas que l'Empereur avait précédemment chargé l'administrateur général des mines de lui faire un rapport sur l'organisation d'une flottille expéditionnaire, que ce projet n'avait pas eu de suites. Mais tout ce que l'Empereur faisait depuis lors se rattachait plus ou moins à la pensée qui avait voulu préparer les bâtiments légers pour exécuter ce qu'on appela vulgairement un coup de main.
L'administrateur général des mines était prêt à partir dès qu'il lui serait ordonné de se rendre en Autriche, quand l'Empereur, se confiant entièrement à lui, lui dit qu'il était question d'un tout autre voyage, et, sans réticence, il lui demanda s'il ne serait pas possible d'avoir constamment en disponibilité quatre bâtiments riais dont on pourrait se servir à tout moment. L'administrateur général répondit que «oui». Après avoir beaucoup étudié, beaucoup médité, rien n'a pu nous donner le moindre indice que, pour les préparatifs matériels de son retour en France, l'Empereur se fût adressé à toute autre personne qu'à l'administrateur général des mines: distinction honorable dont il est permis de se glorifier à tout jamais!
Et tandis que les instructions données par l'Empereur étaient religieusement exécutées, que Sa Majesté touchait au grand événement qui devait étonner le monde, une visite extraordinaire vint pendant quelques moments jeter la confusion dans Porto-Ferrajo.
L'Empereur était depuis deux jours à Marciana. Sa Majesté avait pris peu de suite.
Un bâtiment arriva à Porto-Ferrajo après le soleil couché, et, contre l'usage, il fut admis à libre pratique. Ce bâtiment avait à bord une dame polonaise, mère d'un enfant de l'Empereur, et cette dame débarqua aussitôt. La dame polonaise portait dans ses bras un enfant charmant, et cet enfant, costumé comme le roi de Rome, répétait facilement les paroles que déjà l'opinion avait attribuées au roi de Rome. Bientôt, pour la garde impériale comme pour les habitants de l'île d'Elbe, la mère et l'enfant furent l'impératrice Marie-Louise et le roi de Rome. Personne ne doutait de cela, pas même les personnes qui avaient vécu aux Tuileries.
Le nouvel hôte voulut sur-le-champ se rendre auprès de l'Empereur, il partit de suite. Cette dame avait facilement deviné l'erreur dont elle était l'objet; elle ne se prêtait pas directement à la nourrir, elle ne faisait rien pour la détruire. Ainsi, elle ne disait pas qu'elle était l'Impératrice, mais, après avoir dit «le fils de l'Empereur», elle ajoutait «mon fils», et il n'en fallait pas davantage pour faire croire que l'Empereur avait retrouvé sa compagne. La chose était d'autant plus probable que maintes et maintes fois l'on avait annoncé l'arrivée prochaine de Marie-Louise.
La dame polonaise resta trente-six heures avec l'Empereur: pendant ce temps l'Empereur ne voulut recevoir personne, et l'isolement fut absolu. Mais après trente-six heures la dame alla s'embarquer à Longone pour retourner sur le continent, et elle partit par un coup de vent tel que les marins craignaient avec raison qu'il n'y eût danger imminent pour elle. Elle ne voulut écouter aucune représentation: l'Empereur envoya un officier d'ordonnance pour faire retarder le départ de l'intrépide voyageuse; elle était en pleine mer. On fut dans l'anxiété jusqu'à ce que l'on eut appris son arrivée à bon port.