La réunion des autorités civiles et militaires, les cérémonies religieuses, la prise d'armes par la garnison, le rassemblement de la garde nationale, tout ce qui avait un caractère public devait nécessairement se préparer, et les heures marchaient à pas de géant. Il y avait deux ou trois grands pavillons à confectionner, ce qui nécessitait l'emploi de beaucoup de bras pour pouvoir aller assez vite. Plusieurs notabilités demandaient à être présentées officiellement: c'était l'ambition qui déjà commençait à poindre. Ajoutons que toutes les presses étaient en activité, que les proclamations devaient paraître.

Puis le général Bertrand avait écrit au général Drouot «qu'il serait essentiel qu'il y eût beaucoup de population réunie pour recevoir l'Empereur», et le général Drouot s'était empressé de communiquer cette lettre. On avait envoyé des exprès dans toutes les communes de l'île, pour communiquer la nouvelle de l'arrivée de l'Empereur, et pour ordonner aux municipalités et au clergé de se rendre immédiatement à Porto-Ferrajo. Les maires étaient engagés à se faire accompagner par leurs administrés d'importance.

Dès le grand matin, le général Dalesme et le sous-préfet avaient fait afficher les deux proclamations que l'on va lire.

Le général Dalesme:

«Habitants de l'île d'Elbe!

«Les vicissitudes humaines ont conduit l'empereur Napoléon au milieu de vous, et c'est à son propre choix que vous devez de l'avoir pour votre souverain.

«Avant d'entrer dans vos murs, votre auguste souverain et nouveau monarque m'a adressé les paroles suivantes que je me hâte de vous faire connaître, parce qu'elles sont le gage de votre félicité future: «Général, j'ai sacrifié mes droits aux intérêts de la patrie et je me suis réservé la souveraineté et propriété de l'île d'Elbe, ce à quoi toutes les puissances ont consenti. Veuillez faire connaître ce nouvel état de choses aux habitants, et le choix que j'ai fait de leur île pour mon séjour en considération de la douceur de leurs habitudes et de la bonté de leur climat. Dites-leur qu'ils seront l'objet de mon plus vif intérêt.»

«Elbois! ces paroles n'ont pas besoin d'être commentées: elles formeront votre destinée.

«Habitants de l'île d'Elbe, bientôt je m'éloignerai de vous. Cet éloignement me sera pénible parce que je vous aime sincèrement. Mais l'idée de votre félicité adoucira l'amertume de mon départ, et, en quelque lieu que je puisse être, je me rapprocherai de cette île par le souvenir des vertus de ses habitants et par les voeux que je formerai pour leur bonheur.»

Le sous-préfet:

«Le plus heureux événement qui pût jamais illustrer l'histoire de l'île d'Elbe s'est réalisé en ce jour.

«Notre auguste souverain, l'empereur Napoléon, est arrivé parmi nous. Donnez un libre cours à la joie qui doit inonder vos âmes. Nos voeux sont accomplis: la félicité de l'île d'Elbe est assurée.

«Écoutez les premières paroles qu'il a daigné vous adresser en parlant aux fonctionnaires qui vous représentent: «Je vous serai un bon père; soyez pour moi de bons fils.» Elles resteront éternellement imprimées dans vos coeurs reconnaissants.

«Unissons-nous tous autour de sa personne sacrée; rivalisons de zèle et de fidélité pour le servir. Ce sera la plus douce satisfaction pour son coeur paternel, et ainsi nous nous rendrons dignes de la faveur signalée que la Providence a bien voulu nous Accorder.»

Une foule de réflexions viennent ici se présenter à mon esprit. Le général Dalesme, l'un des plus dignes hommes du monde, fait un éloge pompeux des habitants de l'île d'Elbe, et, avec raison, trois jours auparavant, il accusait les trois quarts des Elbois d'être des brigands armés pour se livrer au pillage, et il ne voulait pas écouter leurs paroles de soumission, et il exigeait leur désarmement, et il ignorait quel parti ils prendraient! Les murs de Porto-Ferrajo étaient encore tapissés des plaintes amères que le sous-préfet adressait à ces trois quarts de la population elboise, il y avait à peine une semaine! Les moeurs d'une population ne changent pas du jour au lendemain. Les Capoliverais et les habitants de la marine de Marciana sont Elbois, cependant leurs moeurs ont toujours eu quelque chose de sauvage. Ce sera la même chose tant qu'on ne les aura pas forcés à s'instruire.

J'aurais conçu la proclamation du général Dalesme adressée aux Porto-Ferrajais. Les Porto-Ferrajais méritaient tout le bien que l'on pouvait en dire, mais ce n'était pas le moment d'étendre les éloges hors de l'enceinte de Porto-Ferrajo.

Il y a une autre chose que ma raison ne peut pas comprendre, ou du moins qu'elle ne peut pas bien s'expliquer.