On veut qu'une grande population se trouve en présence de l'Empereur lorsqu'il fera son entrée à Porto-Ferrajo: c'est qu'on cherche à lui persuader que sa nouvelle capitale est une cité extrêmement peuplée, ce qui signifie un pays d'une grande importance. Mais ce leurre est d'un ridicule extrême. Est-il possible que l'Empereur n'ait pas au moins lu un dictionnaire géographique pour savoir avec précision ce que c'est que la ville de Porto-Ferrajo? Ensuite la population compacte par laquelle on cherche à l'éblouir ne fera que paraître et disparaître, et puis, lorsqu'il voudra la retrouver, qu'il la demandera, on devra forcément l'humilier en lui avouant qu'on n'avait pas assez compté sur son caractère pour lui faire supporter un isolement presque absolu. Sans doute l'intention est bonne; mais elle donnerait une faible idée du stoïcisme de l'empereur Napoléon, si elle était fondée.

Pendant cette nuit, je n'étais pas resté sans rien faire. Il m'avait semblé que le pavillon elbois pouvait être plus convenable. Je proposai à l'Empereur de le faire «fond blanc traversé d'une bande tricolore». Je ne parlai point d'abeilles. Le colonel Campbell se chargea de mon pli.

Dès le commencement de la matinée, plusieurs personnes notables se rendirent à bord de la frégate anglaise. La plus notable de ces personnes était sans aucun doute le colonel Vincent. Le colonel Vincent m'avait demandé comment mon républicanisme s'arrangerait avec les idées de l'Empereur. J'ai su beaucoup plus tard qu'il avait dit au général Drouot que je brûlais de républicanisme, et que je ne me taisais point à cet égard. Cette confidence n'avait d'ailleurs eu aucun caractère d'hostilité: mes rapports avec le colonel Vincent avaient toujours été fort bons.

Le général Drouot prit possession légale de l'île d'Elbe au nom de l'empereur Napoléon. Ce procès-verbal est daté du 3: cependant il ne fut signé que le 4. On voulut qu'il portât le jour de l'arrivée. En voici la copie parfaitement exacte:

«Cejourd'hui 3 mai 1814, en présence de M. Klam, chambellan de S. M. l'empereur d'Autriche, major et aide de camp du maréchal de Schwartzemberg, chevalier de l'ordre impérial russe de Sainte-Anne de deuxième classe et de l'ordre bavarois de Maximilien-Joseph, et de M. Hasting, lieutenant au service de Sa Majesté sur la frégate l'Indomptée, désignés par MM. les commissaires des puissances alliées pour être présents à la prise de possession de l'île d'Elbe par S. M. l'empereur Napoléon;

«Nous, baron Dalesme, en vertu des ordres qui nous ont été adressés par S. E. le comte Dupont, ministre de la guerre, avons fait remise de l'île d'Elbe, de ses places fortes, batteries, établissements et magasins militaires, munitions et de toutes les propriétés dépendant du domaine impérial, à M. le général de division Drouot, chargé des pleins pouvoirs de S. M. l'empereur Napoléon reconnu souverain de l'île d'Elbe par les puissances alliées et le gouvernement provisoire de la France; avons de suite dressé et signé, avec les témoins ci-dessus désignés, le présent procès-verbal de possession de l'île d'Elbe, fait par M. le général Drouot au nom de l'empereur Napoléon.»

Voici maintenant le procès-verbal de la reconnaissance du pavillon Elbois:

«Cejourd'hui 4 mai 1814, S. M. l'empereur Napoléon ayant pris possession de l'île d'Elbe, le général Drouot, gouverneur de l'île au nom de l'Empereur, a fait arborer sur les forts le pavillon de l'île, fond blanc traversé diagonalement d'une bande rouge semée de trois abeilles d'or. Ce pavillon a été salué par les batteries du fort, de la côte, de la frégate anglaise l'Indomptée et des bâtiments français qui se trouvaient dans le port. En foi de quoi, nous, commissaires des puissances alliées, avons signé le présent procès-verbal avec le général Drouot, gouverneur de l'île d'Elbe.»

Le procès-verbal de la prise de possession de l'île d'Elbe avait été signé par les délégués des commissaires des puissances alliées, et l'acte de reconnaissance du pavillon elbois était signé par les commissaires eux-mêmes. On m'assura que ce changement avait eu lieu sur une observation de l'Empereur.

L'Empereur décréta en même temps que la cocarde elboise serait, comme le pavillon elbois [58], fond blanc bordé d'une bande rouge, semée de trois abeilles d'or, et une heure après tout le monde la portait, même la plus grande partie des Français qui devaient rentrer en France.

Il y eut aussi cela de particulier que les quelques individus qui avaient d'abord mis la cocarde blanche, honteux de se trouver en si petit nombre, renoncèrent à leur initiative et mirent leur morceau de linge blanc à la poche. Je crois que, sans cela, il y aurait eu des querelles dans la journée. Le général Dalesme fut obligé de défendre à tous les Français sous ses ordres de porter toute autre cocarde que la cocarde française, et c'est à peine s'il fut obéi.