Donc le colonel Vincent était allé saluer l'empereur Napoléon, et l'empereur Napoléon avait paru fort aise de le voir. Cependant le colonel Vincent était en disgrâce depuis les affaires de Saint-Domingue, et le gouvernement impérial lui avait constamment refusé l'avancement dû à ses bons services, car il était arrivé au terme de sa longue carrière, peut-être même était-il le doyen du service actif du génie militaire, sans pourtant avoir atteint au grade de général. Quoi qu'il en soit, il n'eut qu'à se louer de la manière dont il fut accueilli, et, pour me servir de sa propre expression, «l'Empereur l'accapara».

Tandis que la ville de Porto-Ferrajo mettait la dernière main à ses préparatifs, que ses murs se remplissaient de toutes les municipalités et de toutes les notabilités de l'île, que toutes les embarcations voltigeaient autour de la frégate, l'empereur Napoléon prenait des informations sur les hommes et sur les choses. Il avait beaucoup questionné le colonel Vincent, il questionna beaucoup le président du tribunal. Le colonel Vincent n'aimait pas Porto-Ferrajo, parce qu'on y avait beaucoup crié contre lui. Le président du tribunal était un homme de coterie et de commérage: ce n'était pas un méchant homme, mais il ne savait pas être l'ami de celui-ci sans être l'ennemi de celui-là, et par conséquent il était toujours en guerre avec quelqu'un. Ce n'était pas tout à fait de bonnes sources pour puiser des renseignements exacts. Le vicaire général s'était aussi présenté à l'Empereur: il se disait son parent, il était frère d'un parent par alliance du côté maternel. Cet homme, malgré son élévation ecclésiastique, menait une vie très relâchée et ne méritait aucune confiance: l'Empereur ne le garda qu'un moment. Je dirai du vicaire général ce que j'ai dit du président: ce n'était pas un méchant homme; mais lorsqu'il était passionné, sa raison, souvent troublée par ses habitudes de table, était dans un égarement complet.

Porto-Ferrajo n'était pas un pays facile. Il y avait trop d'intérêts en présence. Ces intérêts ne pouvaient pas se remuer sans se heurter. Il n'y avait qu'un moyen de ne pas troubler sa tranquillité, c'était de ne se mêler à aucun tripotage et d'obliger indistinctement les braves gens. Je me suis parfaitement trouvé de cette méthode. J'ai vécu plusieurs années dans des relations d'intimité avec les Porto-Ferrajais, au plus fort des tempêtes de guerre et de politique, et jamais je n'ai eu à me plaindre sérieusement d'aucun d'eux.

Le moment actuel ne pouvait pas être pour l'Empereur le moment propre aux petites audiences de bavardage. L'Empereur mit fin à celles de la matinée, il se fit transporter de l'autre côté de la rade, à une campagne dont l'apparence avait frappé ses regards. C'était la campagne de Pellegrino Senno, le fermier de la Madrague.

L'Empereur avait engagé le colonel Vincent à l'accompagner. Le commandant de la frégate et plusieurs officiers étaient de cette excursion. L'Empereur se promenait fort tranquillement avec le colonel Vincent. Tout à coup un paysan court sur lui et, jetant en l'air le bonnet qu'il avait sur la tête, il se mit à crier en italien d'une voix de stentor: «Vive le roi d'Angleterre, toujours le roi d'Angleterre!» Le colonel Vincent l'empêcha d'approcher davantage de l'Empereur; l'Empereur porta machinalement la main à la garde de son épée; le paysan s'arrêta dès que le colonel Vincent lui eut ordonné de s'arrêter. L'Empereur était stupéfait de cette aventure; il demanda au colonel si ce cri était le cri familier de la population ou si c'était le premier jour qu'il se faisait entendre, et il chargea le colonel d'aller étudier la véritable cause de cet événement. Le colonel s'acquitta de la mission dont il était chargé. Je copie le journal du colonel Vincent:

«Ce cri ne signifiait rien. Il avait été acheté une guinée par le commandant de la frégate. Celui-ci, qui probablement n'avait jamais monté à cheval, avait témoigné le plus grand désir de monter sur une des petites bêtes du pays, qui alors passait devant lui, et l'enfant qui la conduisait la lui avait confiée. Le commandant anglais était monté sur ce cheval poupée, mais le cheval n'avait ni bride ni licou, et le pauvre marin était obligé de se tenir à la crinière. Toutefois, il ne se tenait pas si bien que sur le tillac de sa frégate au milieu des plus grandes tourmentes. L'enfant marchait en avant, l'animal suivait en paissant. Malgré cette marche paisible, le commandant anglais fut démonté et, ne voulant plus s'exposer, il donna une guinée à son conducteur: c'était plus que de la générosité. L'enfant courut porter le trésor à son père et à sa mère. Le père était venu de suite témoigner sa reconnaissance par ses cris de joie. L'Empereur alla à la cabane, il questionna la fermière. Le fermier avait eu peur: il s'était caché. On savait déjà à qui l'on avait affaire. La fermière fit comprendre que ses petites filles pourraient crier aussi: «Vive l'Empereur!» L'Empereur ne se le fit pas répéter: il donna aux petites filles. Alors la mère prenant un ton patelin dit dans son langage à l'Empereur: «Les monnaies d'or de notre souverain plaisent beaucoup à nos enfants.» Pendant cette promenade qui fut assez longue, l'Empereur fut parfaitement tranquille et il me questionna sans cesse. Il voulait tout connaître à fond. Dès son retour à bord, il déjeuna de fort bon appétit. Pendant le déjeuner, il me rendit une justice éclatante quant aux affaires de Saint-Domingue. Il reconnut qu'on lui avait fait faire de grosses sottises. Il avoua que je lui avais dit des vérités dont l'utilité lui avait plus tard été démontrée. Il persista dans cette opinion, qui n'était pas celle du général Bertrand...»

Midi sonne: un coup de canon se fait entendre. Le pavillon elbois vient d'être arboré au fort de l'Étoile. L'artillerie des remparts et le son de toutes les cloches résonnent dans les airs: la frégate anglaise a hissé la nouvelle bannière elboise au grand mât. Tous les bâtiments qui sont en rade font feu. Cependant le retentissement de l'airain est moins puissant que le cri des populations réunies. C'est le premier appel au coeur des Elbois. Les coeurs elbois semblent pleins d'amour, tant ils sont pleins d'espérance.

Néanmoins, au milieu de cette joie d'apparence universelle, l'oeil observateur pouvait distinguer des craintes.

Le général Dalesme ne pouvait pas avoir oublié les mauvais quarts d'heure que les révoltés lui avaient fait passer. Il ne pensait pas que ce qu'il avait publié en faveur des Elbois fût une amnistie pour ceux qui avaient ensanglanté ou voulu ensanglanter l'Île d'Elbe. Il avait dit au maire de Rio Montagne qui cherchait à s'excuser: «Maintenant que vous ne pouvez plus faire le brigand, vous faites le chien couchant, et ce n'est pas la première fois que cela vous arrive. Mais les faits sont là. C'est à la justice à prononcer.» Cette réponse échappée à la conscience d'un homme d'honneur, de suite répandue dans le public, avait effrayé tous ceux qui se sentaient coupables. On craignait que l'opinion du général Dalesme ne devînt l'opinion de l'empereur Napoléon. Les révoltés cherchaient partout des points d'appui pour se faire pardonner. Je crois bien que je fus le fonctionnaire public qu'on sollicita le plus: on savait que j'étais l'ami intime du général Dalesme. Mais l'Empereur ne songea pas à punir; il ne voulait pas même savoir s'il y avait à punir.

Il y avait une autre ombre au tableau de joie enivrante qui frappait les regards. Les Anglais s'associaient officiellement à l'explosion de la félicité commune, mais il n'en était pas ainsi dans leurs conversations privées, et plusieurs Porto-Ferrajais avaient dû sévèrement réprimer des insinuations captieuses sur l'existence future des Elbois. Il n'y a rien là qui doive étonner. L'Anglais, homme de gouvernement, n'a rien de commun avec les hommes de l'état social, et il fait bande à part. Lui: c'est l'univers.