Le trésorier de la couronne, Peyrusse, et le colonel des Polonais, Germanovski, marchaient ensemble.
Les deux fourriers du palais, faisant fonction de préfets du palais, Deschamps et Baillon, le médecin Foureau de Beauregard, le chirurgien Emery, le pharmacien Gatti, faisaient groupe et complétaient les officiers de la maison de l'Empereur.
L'état-major de la frégate anglaise formait un corps particulier. Les autorités civiles et militaires lui avaient cédé le pas, ce qui était une politesse déplacée.
La garde nationale et la troupe de ligne bordaient la haie. La garde nationale s'était vraiment surpassée; sa tenue ne laissait rien à désirer. La troupe ne se composait que de débris, ce qui ne la rendait pas moins intéressante.
Le cortège marchait lentement; la foule le pressait et l'arrêtait sans cesse. On voulait voir l'Empereur de près. C'était la volonté générale, mais chaque volonté particulière se substituait à la volonté générale: de là, des luttes, des ondulations populaires, des haltes forcées. L'Empereur semblait résigné. Il n'en était pas de même du vicaire général: impatient de sa nature, il trépignait visiblement; si cela avait dépendu de lui, il aurait eu recours au pugilat pour se faire ouvrir le passage. L'église était parée comme aux jours de grande fête. Au milieu de la nef, il y avait un prie-Dieu préparé pour l'Empereur, couvert d'un tapis de velours cramoisi. Deux chambellans avaient été improvisés pour assister l'Empereur durant la cérémonie; ils le conduisirent à sa place, et ils se tinrent à ses côtés. La population avait envahi l'église.
Le vicaire général entonna l'hymne de saint Ambroise: Te Deum laudamus, et ensuite il donna la bénédiction du Saint Sacrement.
Il était naturel que tous les yeux se portassent sur l'Empereur. On lui avait remis un livre d'église: il lisait. Peut-être serais-je plus vrai si je disais qu'il faisait semblant de lire. Pourtant deux fois je crus au remuement de ses lèvres qu'il priait, et même qu'il priait avec ferveur. Il ne tourna pas une seule fois la tête pour regarder ce qui se passait autour de lui. Les chambellans improvisés avaient une rude tâche à remplir pour leur noviciat. Ils ne savaient d'abord comment s'y prendre pour dire à l'Empereur de s'asseoir, de se lever, de s'agenouiller, et leur gêne par défaut d'habitude se manifestait de toutes les manières. L'Empereur cherchait à les soulager en les prévenant; les rôles étaient presque intervertis. On remarquait que l'Empereur répondait à leur attention avec une affabilité extrême.
Cette cérémonie avait un caractère particulier. Celle-ci ne pouvait pas être purement religieuse à l'égard de l'empereur Napoléon... Pour rendre sincèrement grâce à Dieu de l'avoir fait passer du plus grand Empire du monde au plus petit trône de la terre, il aurait fallu que le malheur l'eût déjà sanctifié, et certainement il n'en était pas encore à cet état de béatitude. Sans doute l'empereur Napoléon était religieux: vingt circonstances de sa vie l'ont prouvé. Mais de là à l'abnégation absolue, il y a l'immensité à traverser. L'Empereur, sans avoir rien de trop mondain ni de trop dévot, se dessinait avec majesté, et il plaisait à tous les fidèles qui l'avaient accompagné dans le temple de Dieu. L'Empereur, toujours maître de lui, avait l'air calme, mais il ne l'avait pas impassible, et sa physionomie trahissait son émotion.
Certainement l'ensemble du clergé n'était pas dans son assiette ordinaire, et, presque troublé, il tâtonnait pour savoir ce qu'il avait à faire. Le vicaire général se trompa deux fois. On aurait dit que l'Empereur éblouissait les prêtres.
Personne ne faisait preuve d'insensibilité: tout le monde était recueilli.