Mais c'est surtout la population porto-ferrajaise qui se montrait touchée; elle semblait assister à des prières de famille. L'église était encombrée; les voix chantantes étaient nombreuses. Aux deux versets suivants de l'hymne ambroisienne (sic): «Nous vous supplions donc de secourir vos serviteurs que vous avez rachetés de votre sang précieux... C'est en vous, Seigneur, que j'ai mis mon espérance; je ne serai point confondu à jamais», le peuple, selon l'usage d'Italie, se mit à genoux, la tête baissée, et l'intonation de ses paroles chantées eut une ferveur vraiment extrême. Le peuple croyait que ces deux versets étaient des prières plus particulières pour l'Empereur. Le moment de la bénédiction fut un moment dont la solennité sainte maîtrisa le peuple porto-ferrajais.

C'était la population de Porto-Ferrajo qui, tout naturellement, avait envahi la première l'église, et par conséquent ce n'est que d'elle que je puis parler, quant à ce qui s'est passé à l'église.

Le cortège, dans le même cérémonial, sortit de l'église, et il accompagna l'Empereur à l'Hôtel de ville, où il devait loger. La municipalité avait pris les devants pour aller le recevoir. En quittant le dais, l'Empereur se trouva entouré de toutes les autorités, de toutes les notabilités, et au moment où il entra dans l'Hôtel de ville, il fut salué à plusieurs reprises par des acclamations brûlantes de tendresse populaire.

On croyait que la journée était terminée pour l'Empereur: l'on ne connaissait pas l'homme. La journée ne faisait alors que commencer pour lui. Il donna de suite audience.

Le général Dalesme présenta tous les Français qui voulurent être présentés; tous ne le voulurent pas. Les adorateurs du soleil levant détournaient la tête pour ne pas voir le soleil couchant. Les paroles que l'Empereur adressa aux Français furent toutes remarquablement empreintes de patriotisme. Il dit au commandant du génie Flandrin, qui lui adressait quelques mots de regret: «La patrie avant tout, mon cher commandant, et alors on ne se trompe jamais!»

Le sous-préfet présenta les municipalités, les municipalités présentèrent leurs notabilités. L'Empereur trouva des paroles pour tous en général, pour chacun en particulier. Certainement il avait lu le Voyage d'Arsenne Thiébault, car il parlait pertinemment des diverses communes de l'île d'Elbe, et il est facile de comprendre combien cela surprenait les Elbois. Il affecta même de passer toutes les localités en revue: il disait beaucoup de choses en peu de mots. Outre le Voyage d'Arsenne Thiébault, l'Empereur avait eu des notes officielles pour tout ce qu'il pouvait lui être utile de savoir sur l'île d'Elbe. Ensuite il faisait ses premières questions de manière à connaître de suite les personnages auxquels il avait affaire; alors il prenait le langage qui convenait le mieux à ses interlocuteurs. Aussi les Elbois n'en revenaient pas des connaissances positives que l'Empereur avait de leurs besoins généraux et de leurs besoins particuliers. Il écarta plusieurs fois des explications qu'on voulait lui donner relativement aux révoltes: c'était un grand point de quiétude pour les révoltés. Mais le maire de Marciana le fit pourtant écarter un moment de son système d'oubli du passé. Ce maire, plus par embarras que par calcul, essaya de justifier les crimes commis, et l'Empereur l'interrompant lui dit: «Vous me feriez croire que vous êtes au nombre des criminels, si vous aviez le courage de chanter leurs louanges. La loi a voulu tirer un voile sur le passé; laissez-moi imiter la loi, et soyez heureux de mon respect pour elle.» L'Empereur voulait séduire; il séduisit. Tout le monde était enchanté.

Le président du tribunal présenta la magistrature; l'Empereur questionna plus particulièrement le procureur impérial, M. Fontaine, homme intègre, éclairé et franc.

Vint la présentation des prêtres. Le vicaire général salua. L'archiprêtre de Capoliveri porta la parole; on le disait le prêtre le plus instruit de l'île. Il ne fut pas le plus adroit. Il glissa presque sur l'arrivée providentielle de l'Empereur. Sa harangue porta de suite sur le malaise du clergé, sur les besoins des églises et sur l'urgence de venir promptement à leur secours. L'auditoire ne fut pas favorable à l'orateur. Lorsque l'orateur sacré eut terminé son discours profane, l'Empereur, qui l'avait écouté avec beaucoup de patience, passa au creuset épuratoire les exagérations de misère dont on venait de lui faire l'énumération. Il détruisit ces exagérations une à une, et lorsqu'il eut fini, s'adressant plus particulièrement à l'archiprêtre, il lui répéta en riant ce proverbe italien: «Dominus vobiscum n'est jamais mort de faim.» Puis, reprenant le ton sérieux, l'Empereur dit au clergé: «Soyez tranquilles, messieurs, je pourvoirai aux besoins du culte», et il le congédia.

On croyait l'Empereur éreinté: il parla de suite de monter à cheval. Mais il fut arrêté par une circonstance qui m'intrigua alors, qui m'intrigue toujours, par la raison que je ne puis pas l'expliquer.

Il y avait encore des visiteurs dans la maison commune devenue palais impérial. L'Empereur allait sortir lorsque le fourrier du palais Baillon lui présenta deux personnages qui demandaient à lui parler, et que l'Empereur conduisit dans une pièce voisine du salon où il les garda pendant environ un quart d'heure. Ces deux personnages, arrivés dans l'après-midi, repartirent dès qu'ils eurent quitté l'Empereur, et je n'ai jamais su qui ils étaient. Je n'assure pas que c'était un mystère, mais cela avait l'air mystérieux, et avec d'autant plus de raison, qu'il fut démontré pour tout le monde que l'Empereur n'avait pas voulu, avec intention, parler en présence de témoins.