C'était le 5 mai!... Jour qui devait devenir plus tard un jour de deuil pour notre gloire nationale.
Sous le prétexte de s'entendre avec moi pour la prise de possession des mines, le général Drouot vint me trouver dans la soirée, et, en présence de mon épouse, il me pressa vivement de ne pas quitter ma place: je lui donnai ma parole. Il n'y eut pas d'autre nomination ni d'autre engagement. Le général Drouot dit à mon épouse: «Madame, vous vivez patriarcalement, et, si vous me le permettez, je viendrai souvent être le témoin de vos vertus de famille.» Dès lors, notre intimité fut établie.
CHAPITRE V
Premiers jours du règne de Napoléon.--Mandement d'Arrighi.--Choix d'une résidence impériale.--Réserve de Napoléon à l'égard du général Dalesme.--Conversation sur le roi Joseph.--Réceptions des autorités et des administrations.--Inspection du clergé.--Le colonel Vincent.--Visite des fortifications.--Prise de possession des mines.--Respect de l'Empereur pour le travail.--L'oeuf à la mouillette du colonel Vincent.--Opinions de l'Empereur sur sa mère, sur la princesse Pauline.--Espoir de la prochaine arrivée de Marie-Louise.--Le portrait du «pauvre petit chou».
La proclamation du général Dalesme n'était pas une pièce de haute éloquence, encore moins celle du sous-préfet; mais toutes deux avaient été faites d'emblée au moment opportun, et l'on semblait croire que c'était assez. Mais deux jours après, il prit envie à M. le vicaire général de lancer un mandement, et force fut de le subir. Mes lecteurs le subiront aussi. Les matériaux historiques ne sont pas toujours des preuves de génie: il faut les admettre tels qu'ils sont.
MANDEMENT.
«Joseph-Philippe Arrighi, chanoine honoraire de la cathédrale de Pise et de l'église métropolitaine de Florence, etc., sous l'évêque d'Ajaccio vicaire général de l'île d'Elbe et de la principauté de Piombino.
«À nos bien-aimés dans le Seigneur, nos frères composant le clergé, et à tous les fidèles de l'île, salut et bénédiction.
«La divine Providence qui, dans sa bienveillance, dispose irrésistiblement de toutes choses et assigne aux nations leurs destinées, a voulu qu'au milieu des changements de l'Europe nous fussions à l'avenir les sujets de Napoléon le Grand.
«L'île d'Elbe, déjà célèbre par ses productions naturelles, va devenir désormais illustre dans l'histoire des nations par l'hommage qu'elle rend à son nouveau prince, dont la gloire est immortelle. L'île d'Elbe prend en effet un rang parmi les nations, et son étroit territoire est ennobli par le nom de son souverain.
«Élevée à un bonheur aussi sublime, elle reçoit dans son sein l'oint du Seigneur et les autres personnages distingués qui l'accompagnent.
«Lorsque Sa Majesté impériale et royale fit choix de cette île pour sa retraite, elle annonça à l'univers quelle était pour elle sa prédilection.
«Quelles richesses vont inonder notre pays! quelles multitudes accourront de tous côtés pour contempler un héros!
«Le premier jour qu'il mit le pied sur ce rivage, il proclama notre destinée et notre bonheur: «Je serai un bon père, dit-il, soyez mes enfants chéris.»
«Chers catholiques, quelles paroles de tendresse! quelle expression de bienveillance! Quel gage de notre félicité future! Que ces paroles charment donc délicieusement vos pensées, et qu'imprimées fortement dans vos âmes, elles y soient une source inépuisable de consolations!
«Que les pères les répètent à leurs enfants! que le souvenir de ces paroles, qui assurent la gloire et la prospérité de l'île d'Elbe, se perpétue de génération en génération.
«Heureux habitants de Porto-Ferrajo, c'est dans vos murs qu'habitera la personne sacrée de Sa Majesté impériale et royale. Renommés en tout temps par la douceur de votre caractère et votre affection pour vos princes, Napoléon le Grand réside parmi vous. N'oubliez jamais l'idée favorable qu'il s'est formée de ses fidèles sujets.
«Et vous tous, fidèles en Jésus-Christ, conformez-vous à la destinée: Non sint scismata inter vos, pacem habete, et Deus pacis et dilectionis erit vobiscum.
«Que la fidélité, la gratitude, la soumission règnent dans vos coeurs! Unissez-vous tous dans des sentiments respectueux d'amour pour votre prince, qui est plutôt votre bon père que votre souverain. Célébrez, avec une joie sainte, la bonté du Seigneur qui de toute éternité vous a réservés à cet heureux événement.
«En conséquence, nous ordonnons que dimanche prochain, dans toutes les églises, il soit chanté un Te Deum solennel en action de grâces au Tout-Puissant, pour la faveur qu'il nous a accordée dans l'abondance de sa miséricorde.
«Donné au palais épiscopal de l'île d'Elbe le 6 mai 1814. Le vicaire général: ARRIGHI. Francesco ANGIOLETTI, secrétaire.»
L'original de ce mandement est écrit en italien, la traduction que j'en donne n'est pas de moi, je l'ai copiée littéralement de celle que l'on a publiée dans le temps. Peut-être y a-t-il des mots français qui rendent inexactement ce que les mots italiens ont voulu exprimer. Mais au fond la chose est la même, et rien n'aurait pu suppléer au manque de dignité qui malheureusement caractérise l'avorton apostolique que l'on vient de lire. J'ai peine à me persuader que M. le vicaire général ait publié son mandement sans l'avoir soumis à l'Empereur, je ne puis pas pourtant imaginer que l'Empereur l'ait sanctionné. Le mandement porta préjudice à la prière qu'il prescrivait: elle n'eut guère d'autres assistants que les assistants officiels. Cependant les habitants de Porto-Ferrajo étaient encore sous l'influence des sentiments que l'arrivée inattendue de l'Empereur leur avait fait éprouver.
L'Empereur paraissait infatigable parce qu'il ne faisait que ce qu'il voulait, comme il le voulait, et lorsqu'il le voulait. Cet homme extraordinaire avait des facultés extraordinaires.
En arrivant à l'île d'Elbe, il occupa immédiatement tous les bras qui voulurent être occupés. On croyait qu'il manquerait de tout; il ne manqua de rien. Son génie était une mine inépuisable de ressources.