Le colonel Vincent était le cicerone que l'Empereur préférait pour chercher un réduit convenable. On avait minutieusement visité la ville. L'Empereur était presque décidé à prendre la caserne de Saint-François, dans laquelle il y aurait eu aussi un logement pour le général Bertrand; mais le général Bertrand voulut avoir une maison particulière, «où, disait-il, il serait tranquille avec sa famille», et l'Empereur, en faisant un signe marqué d'adhésion, j'allais presque dire de soumission, renonça à métamorphoser la caserne en palais impérial. Le colonel Vincent fit des observations au général Bertrand. Le colonel Vincent, vieillard résolu, tint hautement son opinion, et aussi je lis dans le journal qu'il m'a confié que «l'Empereur se montrait plus facile que le grand maréchal». Il avait demandé à l'Empereur s'il ne fallait pas penser au général Drouot, et l'Empereur lui avait répondu: «Soyez tranquille à son égard, il sera toujours content pourvu qu'il ait un cabinet de travail.» L'Empereur alla visiter le général Dalesme: il l'entoura de témoignages d'affection. Cependant le général Dalesme pouvait s'apercevoir d'un changement. L'Empereur lui avait dit, à bord de la frégate anglaise: «Vous me donnerez vos conseils pour les choix que je dois faire.» Mais il ne le consultait pas, il paraissait même s'abstenir de lui parler des choses sur lesquelles son opinion devait faire loi. Ce n'était pas manque de confiance, mais il craignait que le général Dalesme ne le gênât dans le choix des individus qu'il voulait employer. Le général Dalesme lui avait donné un échantillon de sa rude franchise en apostrophant en sa présence le maire de Rio-Montagne. Il voulait éviter qu'il n'arrivât encore quelque chose de semblable. L'Empereur prolongea sa visite au général Dalesme; il accepta un rafraîchissement que le vieux brave lui offrit, et il caressa beaucoup le jeune enfant de ce débris mutilé des phalanges républicaines. En parlant guerre, à l'occasion de la reddition de Paris, que l'Empereur considérait comme le malheur des malheurs, le général Dalesme lui dit: «Cependant le roi Joseph est un brave homme», et l'Empereur, l'interrompant avec un mouvement presque convulsif (je répète le mot du général Dalesme), dit rapidement: «Oui, sans doute, un brave homme, un très brave homme, mais il n'était pas assez fortement organisé pour les circonstances extrêmement difficiles au milieu desquelles il se trouvait», puis, après un moment de silence, il ajouta: «Du reste, ce qui lui est arrivé est arrivé à tout le monde. C'est la fatalité.»
Pendant les moments que l'Empereur passa chez le général Dalesme, le premier chef de bataillon du 35e lui présenta l'hommage dû par les soldats de ce corps qui étaient restés fidèles au drapeau, et l'Empereur leur dit: «Je mérite l'amitié que le soldat a pour moi par l'amitié que j'ai pour lui.»
L'Empereur désirait un logement commode, mais il voulait surtout un logement qui fût assez isolé pour que le bruit de la rue ne pût pas sans cesse y pénétrer et aller le tourmenter dans ses méditations. L'Empereur décida qu'on ferait un seul corps de logis des deux pavillons du génie et de l'artillerie qui étaient dans la forteresse. Aussitôt les ouvriers mirent la main à l'oeuvre. L'Empereur fut lui-même son ingénieur, son architecte.
L'ère nouvelle de l'île d'Elbe s'annonçait avec éclat. Porto-Ferrajo ressembla à la Salente de Fénelon. L'illusion était complète. Chacun grandissait. L'industrie levait sa tête radieuse, l'enclume retentissait constamment sous le marteau; la hache frappait sans cesse, et la truelle était en permanence.
Les navires naviguaient sans relâche pour que les bras occupés ne manquassent jamais des matériaux qui leur étaient nécessaires. De là, l'accroissement de la richesse du commerce elbois.
Ce n'est pas dans les audiences publiques que les princes peuvent apprendre ce qu'ils ont besoin de savoir. L'audience que l'Empereur avait donnée aux députations communales ne pouvait avoir servi qu'à le faire reconnaître comme souverain de l'île d'Elbe, et à lui expliquer sommairement les avantages de sa nouvelle souveraineté. C'était pour les Elbois la cérémonie du couronnement: tout est relatif. Il fallait à l'Empereur quelque chose de plus substantiel.
Toutes les autorités furent mandées tour à tour. Les notabilités les plus instruites furent appelées; les hommes éclairés des classes populaires durent également fournir leur contingent de lumières. Il n'y eut point d'exclusion parmi les personnes qui pouvaient donner des renseignements: amis et ennemis eurent la faculté de se faire entendre.
L'Empereur se mit à la portée de tout le monde; il parla italien à ceux qui ne savaient pas parler français, et il expliqua ce qu'on ne pouvait pas lui expliquer.
Les différents systèmes d'administration auxquels l'île avait été soumise lui fournirent une foule de raisonnements admirables sur les principes de justice et d'équité qui devaient essentiellement former la base de toutes les opérations du pouvoir. Il dit au sous-préfet: «Les gouvernants qui se trompent ou qu'on trompe à leur détriment, ne sont pas longtemps trompés, mais les gouvernants qui se trompent ou qu'on trompe au détriment des gouvernés, ont peine à revenir de leur erreur, soit qu'ils rougissent d'avoir erré, soit qu'on leur persuade qu'ils n'ont pas erré, et lorsque enfin la vérité les frappe, il faut qu'ils s'y soumettent, car la vérité finit par soumettre la puissance: l'erreur a été la cause de maux souvent irréparables.»
L'Empereur cherchait à savoir avec vérité si l'île d'Elbe n'avait pas été plus heureuse sous l'empire français que sous le pouvoir des rois de Naples, des grands-ducs de Toscane et des princes de Piombino. Mais il n'y avait point de comparaison à établir entre la France qui possédait toute l'île, sans exception aucune, et les trois gouvernements qui se la partageaient, Porto-Ferrajo et Porto-Longone étaient des villes de guerre et des prisons d'État: la position de leurs habitants ne pouvait donc pas être une position de félicité. L'Empereur put se convaincre que, malgré le fléau de la guerre, l'empire français avait fait tout ce qui lui était possible de faire pour l'île d'Elbe, et aucune plainte fondée ne le força à gémir. En m'entretenant de ce qu'il avait appris dans sa recherche de renseignements, il me dit: «L'on aura beau faire, nous serons regrettés partout où nous aurons séjourné, parce que, malgré tous les défauts que l'on nous prête, nous sommes le peuple qui a le plus de qualités, et nos ennemis eux-mêmes en conviennent.» Une autre fois il me disait aussi: «L'armée française a laissé à l'étranger des milliers de souvenirs d'affection qui seront ineffaçables.» Il me disait encore: «Le coeur français est la perfection humaine.»